Le doux pays de mon enfance

J’ai longtemps cru Londres semblable à Paris. Lorsque nous avions des amis de passage, je grommelais volontiers, d’un ton désinvolte : « On n’est pas trop dépaysés, quand même ».

Etonnamment, c’est au bout d’une décennie (ou presque) d’expatriation que le sentiment d’étrangeté se fait de plus en plus nettement sentir.
Surtout lors de mes retours à Paris.

A ma descente de l’Eurostar, que je connais désormais comme ma poche (éviter la voiture 16, toujours pleine, lui préférer la 17, voire la 18, soi-disant réservée aux familles mais en réalité souvent vide), me frappent une multitude de détails, comme un tableau impressionniste dont je ne saurais dire s’il est beau ou laid.

Il fait froid. Pas le froid londonien un peu mou, l’éternel 11 degrés automne comme hiver, non, un vrai froid, celui qui nécessite des gants, un bonnet, voire une cagoule pour les enfants, accessoire inconnu des petits Britanniques.

Cagoule

Hein que ça a l’air confortable !

Ou alors, il fait chaud. Vraiment chaud. Pas la chaleur londonienne un peu hésitante, l’éternel 17 degrés printemps comme été, non, une vraie chaleur, qui nécessite une petite jupe, des sandales ouvertes, voire une robe d’été, vêtement bien connu des petites Britanniques, qui en portent sans paraître souffrir des 17 degrés.

Un père accueille son fils d’une affectueuse bourrade et d’un tonitruant « How are you, fiston ? ». J’ai mal à mon pays dont les enfants – moi la première – quittent le navire à la recherche d’un boulot, d’une ville plus dynamique – combien de fois ai-je entendu « Bien sûr, j’adore la France, mais je ne me vois pas du tout rentrer », d’un ailleurs anglo-saxon ô combien accessible et tellement branché.

J’évite les taxis (chat échaudé craint l’eau froid) et me dirige vers le métro, avec l’impression de sillonner entre les mendiants et les SDF. Les gens se bousculent sans dire pardon. Je rentre enfin dans le métro – sale, malodorant et bondé – et un jeune homme blond, plutôt mignon, bien sous tous rapports, me regarde. Je suis si déshabituée de ces regards que je me demande si mon sac / mon chemisier / mon pantalon est ouvert. Non. Pour une raison qui m’échappe, il cède la place à un autre jeune homme au look très « banlieue ». Amateurs de clichés, vous allez être servis. A peine assis, l’intéressé dégaine son téléphone et marmonne « Ouais, frère, j’ai pas répondu au téléphone, j’étais en garde à vue. Ouais, depuis jeudi, la police elle m’a arrêté. Pourquoi ? Ben, parce que j’ai frappé un mec ».

(sic)

Tout en faisant semblant de ne rien entendre, je m’éloigne un peu – réflexe de survie ? – me rapprochant imperceptiblement du jeune homme qui doit être en train de se féliciter d’avoir proposé sa place à notre voyou de voisin.

Arrêt suivant. Les portes s’ouvrent, et un homme crache dans l’intervalle entre la rame et le quai, comme s’il n’y avait rien de plus naturel. Mon dégoût ne semble rencontrer que l’indifférence du reste du wagon.
Et puis.

Sur le quai, j’aperçois des affiches pour des pièces de théatre ultra-pointues, des expositions, du vaudeville. Des films avec des stars dont je connais encore les noms, et d’autres qui ne m’évoquent rien, puisqu’elles ont dû accéder à la célébrité au cours des dix dernières années. Des publicités pour Décathlon, Picard et Monoprix.

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Je sors du métro et arpente les rues, dévorant du regard bistrots pleins malgré la peur des attentats, les pharmacies où l’on peut se gorger de médicaments qui n’existent même pas en Angleterre, les petites boutiques indépendantes.

Je me noie dans les beaux yeux du boulanger passionné qui me présente avec fougue « son » pain aux noix, « son » pain au kamut et « sa » brioche aux pralines. Je finis par tout lui acheter, et il m’offre un pain au cacao cru et baies roses pour me remercier.

Les gens ont l’air français. C’est peut-être les chaussures bateau, les petits foulards au cou des femmes, une certaine suffisance, que sais-je.
Je suis chez moi.

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Une extraordinaire rencontre

Eurostar Paris – Londres, un lundi matin
 
Je me trouve entre deux wagons, veillant d’un oeil distrait sur MiniPrincesse assoupie dans sa poussette. Le ronron du train me berce moi aussi, jusqu’à ce qu’une exclamation me tire de ma torpeur :
– Oh, for crying out loud!
Je ne peux m’empêcher de sourire à cette expression so British, qu’on pourrait traduire par « Bon sang », si j’en crois mon ami Google. Chez le Britannique, elle témoigne d’un agacement proche du paroxysme.
Sur le strapontin d’en face, un homme d’une cinquantaine d’années, un peu débraillé en T-shirt des JO de Londres 2012 un peu élimé. Son regard croise hélas le mien. 
 
Voici la conversation qui s’ensuit (bien évidemment traduite en français) :
– Dites-moi, mademoiselle, savez-vous appeler une ligne fixe en France ?
– Euh, oui…
– Alors, ayez la gentillesse de me donner un coup de main. J’appelle ce numéro depuis tout à l’heure, et rien n’a l’air de passer. Je suis un homme très important (sic), mes valises sont remplies d’objets de valeur (re-sic)…
A mon regard perplexe, il s’interrompt et me tend son portable.
– Enfin, qu’importe. Vous pourriez essayer ?
Je compose le numéro et fais chou blanc à mon tour.
– Ah, tant pis. Vous êtes bien aimable. MONTREZ-MOI VOTRE MAIN, rugit-il subitement.
Je m’exécute, interloquée.
– Ah… ah… marmonne-t-il. Savez-vous ce que je fais dans la vie ? Je suis magister. Vous avez déjà entendu parler des magister ? Non ? (Il me l’épelle. Je ne comprends pas plus). Moi je suis magister niveau II, apres je peux passer niveau 1 (la logique m’échappe). Il y a aussi les magister satanicum, mais eux sont méchants (avec un nom pareil, on s’en doutait un peu). Qu’importe, qu’importe. Je reviens tout juste de Paris, j’y ai perdu mon passeport, bref, passons, j’ai touché la colonne vertébrale d’une femme, elle a pleuré, et cette petite fille que j’ai soignée DE MES MAINS !
J’en reste comme deux ronds de flan.
Le marabout, courroucé :
– Vous ne me croyez pas, c’est ca ?
Voyons… sur l’épineux theme de la magie noire, je suis pragmatico-agnostique : si je me figure que certains individus possedent (sans doute) un don, rien ne me dit que cet énergumène est de ceux-la. Mais je prends le parti de ne pas le contrarier ; dans la mesure du possible, je préfèrerais en effet qu’il s’abstienne de maudire ma descendance sur sept générations.
Heureusement, MiniPrincesse remue presque imperceptiblement, me fournissant ainsi l’excuse idéale pour ne pas répondre. Je fais semblant de m’affairer aupres d’elle.
– Vous etes une femme forte, décrète le mage. Vos dents sont extraordinaires (sic). Et vos yeux. Vous êtes jeune (tout est relatif). Vous avez… 27 ans ?
– Euh, presque. Mais merci du compliment !
Une femme entre deux âges, tres apprêtée, commet l’erreur de passer à ce moment précis. Le supposé marabouteux l’arrête net.
– Madame, ne faites pas attention à moi, je suis un peu fou.
Elle, très Anglaise :
– Ne vous inquiétez pas, mon cher. Nous sommes tous un peu fous, moi la premiere.
Lui, la dévisageant avec intensité :
– Il faut que vous arrêtiez de boire.
– Euh… j’étais en vacances ?!
Lui, sans transition, me désignant de la tete :
– Cette jeune femme a un coeur d’or. Elle m’a aidé à telephoner en France. J’ai perdu mon passeport. Et les employés des douanes ont été pris de panique lorsqu’ils ont aperçu mes baguettes magiques. Je leur ai formellement interdit de les toucher, sous peine d’etre maudits.
La dame, sans doute décontenancée devant cette logorrhée, fait mine de repartir. Il l’agrippe :
– Vous avez entendu ? Vous devez absolument vous arreter de boire.
 
La pauvre femme parvient enfin à se tirer des griffes de son moraliste. S’ensuivent quelques délicieuses minutes de normalité silencieuse. Puis :
– Ah, j’ai compris ! J’étais en mode avion. Je n’étais pas connecté !
Certes.
– Vous avez si merveilleuse que je vais vous faire un cadeau. Non, deux. Voyons, je dois bien avoir une piece quelque part (il extirpe tant bien que mal une piece de cinq centimes de son pantalon élimé). 
Il marmotte alors une incantation incomprehensible. Je me tiens à distance respecteuse (on ne sait jamais). Le magister fait mine de me tendre la piece, puis la reprend :
– Excusez-moi de ma goujaterie, mais je me dois de vous poser la question : cette enfant est-elle la votre ?
– Euh, oui (et elle n’est pas à vendre)
– Non, mais je veux dire, VRAIMENT A VOUS ? DE vous? Vient-elle d’ICI (en montrant mon ventre du doigt) ?
– Sans aucun doute (tu veux vraiment des détails sur mon accouchement ?)
– Bien. Je me devais de vérifier. Voici une pièce qui sera son talisman. Ne la donnez JAMAIS. Ne payez pas AVEC. N’en tirez profit d’aucune manière.
En meme temps, avec cinq centimes, je n’irai sans doute pas bien loin.
– Et voici mon deuxième cadeau (farfouillant parmi ce qui semble bien être une sélection de baguettes magiques)…
Il extirpe de sa valise une feuille froissée. Non, vraiment, il ne fallait pas.
– Voici un dessin pour votre fille.
– C’est… un chien ?
– Mais non, un lapin, voyons !
Je n’ose pas demander qui est responsable de ce douteux chef d’oeuvre, et empoche le dessin en marmonnant un simple merci et retournant à mes moutons, enfin, ma MiniPrincesse. Heureusement, le train commence à ralentir, signalant ainsi une arrivée imminente (ouf).
– Conservez-le précieusement, hein ? A bientot !
Une fois arrivees à bon port, MiniPrincesse et moi regardons le dessin de plus pres. Tout en bas à droite, notre protecteur a inscrit :
 » Pour MiniPrincesse, de la part de Colin. Copie #2″
La valeur de l’original doit être incommensurable.
Je place le talisman dans ma boite à bijoux : prudence est mère de sûreté. Surtout en matière de magie noire.

Toute la vérité sur Eurostar (par quelqu’un qui le connaît bien)

Eurostar et moi avons tout du couple. Du vieux couple, pour être précise.

Comme beaucoup, nous avons connu la passion des débuts. Nous allions jusqu’à se voir une, deux ou même trois fois par mois. Tous les prétextes étaient bons : un mariage, un anniversaire, un dîner de potes… nous ne pouvions nous rassasier l’un de l’autre. A 45 euros l’aller-retour en tarif jeune (si, si), je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Au bout de quelques mois, lorsque la fascination a commencé à s’émousser, nous avons déployé des trésors d’inventivité pour entretenir la flamme (« 2h15 au lieu de 2h40 ! C’est presque comme si on habitait encore à Paris ! » NB : tout est dans le presque) et briser la routine (« Eurostar a le plaisir de vous accueillir dans la nouvelle gare de St Pancras International, où vous trouverez un bar à champagne et de nombreux autres commerces pour rendre votre voyage toujours plus agréable »).

Malgré toute la bonne volonté du monde, le temps fait son œuvre : Eurostar et moi sommes aujourd’hui ce qu’il convient d’appeler de vieux amants.

Nous nous connaissons mieux que personne, nous chamaillons sans que le cœur y soit puisque nous savons bien, au fond, que nous ne saurions nous passer l’un de l’autre, et surtout, nos petites habitudes sont désormais solidement ancrées.

– On anticipe : 120 jours à l’avance très précisément, me voici sur www.eurostar.com pour tenter de dénicher un éventuel billet à tarif abordable. Encore raté, à moins de m’éclipser discrètement du bureau sur les coups de 15 heures pour attraper le train de 16h01. Mais si je ne veux pas passer de Superconsultante à Superglandue, puis Superchômeuse, je ferais peut-être mieux d’éviter.

– On n’hésite pas à regarder ailleurs, en comparant attentivement les tarifs SNCF et Eurostar pour voir si ça vaut le coup de rester fidèle. Voyons, avec le taux de change du jour, en convertissant le tarif SNCF en livres, etc., etc.

– En cas de petite écartade, on reste bien sûr discret, et on se réserve le droit de changer d’avis et de revenir à son régulier : hop, une petite option gratuite d’une semaine sur le site SNCF… hélas plus possible.

– On s’obstine à emporter toute sa maison avec soi quand on part en vacances, en se disant comme les vieux « on ne sait jamais » : oui, c’est parfaitement normal que je n’arrive à soulever ma valise ni à l’aller (et pour cause, elle est pleine d’objets lourds et parfaitement inutiles à entreposer pour toujours à confier à mes parents, comme mes albums photo de 1997 à 2002 pourtant soigneusement rapportés dans l’autre sens) ni au retour (et pour cause, elle est pleine d’objets lourds et toujours parfaitement inutiles, comme des conserves de macédoine de légumes, des bocaux de cornichons et surtout 3 à 4 kilos de bon pain parisien à congeler dès l’arrivée pour tenir jusqu’au prochain voyage).

– On sait jusqu’où on peut pousser le bouchon avant que l’autre ne s’énerve pour de bon : Eurostar a beau m’ordonner de me présenter au minimum 30 minutes avant le départ, je sais bien qu’il ne fera que hausser les sourcils et bougonner un peu si je me pointe, haletante et en sueur, 11 minutes avant.

– On chouchoute les enfants : il paraît qu’il existe un monde merveilleux – le Salon, pardon, le Frequent Traveller Lounge en bon français – où on sert du chocolat chaud et où on peut chaparder pommes, bouteilles d’eau et Pleine Vie magazine. Jamais eu le droit de rentrer.

– On sourit devant la naïveté des petits jeunes : « A moi la jelly ! La Marmite ! Les pubs ! Les pintes de bière bon marché ! » se disent les débutants touristes. « Je ferais mieux de foncer au bar avant que les Anglais ne le prennent d’assaut », se disent les expats et autres vieux couples voyageurs chevronnés.

– On connaît nos petites faiblesses :

  • Sa radinerie : chez Eurostar, il fait toujours froid. Très froid.
  • Son manque d’attention aux autres : entre les Anglais qui débouchent un médiocre mousseux avant même le train parti (« So exciting to have champagne on the Eurostar ! ») et les banquiers français qui braillent des informations confidentielles dans leur téléphone portable, Eurostar me donne parfois envie d’aller le tromper avec Easyjet ou Air France. NS : paraît-il qu’à partir de septembre 2012, il y aura des wagons silencieux – mais pour les riches uniquement (en leisure select et business). Les pauvres peuvent se brosser continuer à être importunés par le film du voisin.
  • Ses tics de langage, comme la sempiternelle annonce « Le bar restera ouvert pour dix minutes supplémentaires », insupportable anglicisme qui ne manque pas de me hérisser. Non, me retiens-je de vociférer, en français on dit « Le bar restera ouvert ENCORE DIX MINUTES » !
  • Mon audace virant parfois à l’effronterie : « Bonjour, Monsieur le chef de bord, pourrais-je aller en première, s’il vous plaît ? Ah, il en coûtera 80 livres ? Et gratuitement, je peux y aller, y a plein d’Anglais bruyants et saoûls dans mon wagon ? Non ? »

– Et on s’y habitue : à peine installée, on sort le kit mémé la polaire (rapport au froid), les boules Quiès (rapport aux Anglais comme aux annonces de la non-défunte compagnie des Wagons Lits), et on arrête de demander à être surclassée à l’œil.

– On a tendance à tenir l’autre pour acquis : en quadruplant ses tarifs en six ans (de 80 à plus de 300 euros pour un aller-retour modifiable), Eurostar s’est vraiment (re)lâché sur les prix. Il a beau être plus rapide, plus facile à vivre et plus charmant que ses rivaux aériens, je trouve qu’il pousse le bouchon un peu loin.

– Avec l’âge, on devient pointilleux, voire maniaque : la rumeur court qu’Eurostar paierait des agents secrets pour débusquer les petits malins qui grappilleraient les points de fidélité qui ne leur appartiennent pas / tentent d’échanger sur le marché noir un billet non échangeable (malgré son prix ahurissant de 150 euros) / achètent sans rougir un billet en tarif jeune (j’ai ainsi très longtemps eu moins de 26 ans)

– Mais on sait sortir le grand jeu quand il le faut vraiment : même avec toute la mauvaise foi du monde, je me dois d’admettre une chose. Quand il veut, Eurostar fait preuve d’une amabilité et d’une souplesse tout bonnement exceptionnelles. Modifier mon billet non modifiable parce que je me suis trompée de train en réservant ? Aucun problème, ma douce. Annuler mon billet non annulable parce que je suis au fond de mon lit ? C’est pas un souci, et remets-toi vite, ma chérie. Enfin, ça dépend si (le téléconseiller) Eurostar est bien luné ce jour-là (NB : si ce n’est pas le cas, réessayer avec un autre téléconseiller mieux disposé 30 minutes plus tard).

Vous l’aurez compris, on a beau avoir nos défauts… Eurostar et moi, c’est pour la vie (sauf si je trouve mieux ailleurs).

Et vous, avec Eurostar, c’est la haine, l’indifférence, l’affection ou le grand amour ?

PS : billet évidemment non sponsorisé !

Mariage anglais vs mariage français : le match

Non, il ne s’agit pas de vous infliger un enième comparatif Kate/William – Albert / Charlène…

Vous le savez, hormis mon amour du roquefort et du ronchonnement, j’ai de bonnes raisons de me marier en France. Mais à force de voir s’envoler à la fois notre budget Eurostar et ma bonne volonté devant l’avalanche de paperasse que la République Française m’impose, j’en viens à me demander si je n’ai pas commis une grosse erreur. D’ailleurs, quand j’étais petite, je rêvais d’épouser un Anglais, un vrai : non pour la gastronomie locale (qui, à l’épqoue où les gastropubs n’existaient pas, avait quand même de sacrés progrès à faire), ou pour vivre le rêve anglais avec maison en banlieue et barbecue le dimanche après un samedi soir un peu trop arrosé ; mais pour l’accent inimitable, so chic !

Seulement voilà, la vie est passée par là, et, avec elle, un Prince hongrois que je me suis empressée de harponner avant qu’une autre ne s’en charge.

Ces réminiscences pré-maritales m’amènent à me poser la question suivante : au fond, mariage anglais, mariage français est-ce si différent ?

Le bilan en 10 points :

1. La préparation : dans les deux pays, les magazines « spécialisés » tenteront de vous persuader que le choix des centres de table / de la musique d’entrée / du « thème » (l’amour, ça compte ?) est absolument crucial. N’ayons pas peur des mots : puisque le jour de votre mariage est censé être rien moins que « le plus beau jour de vote vie », ces décisions sont, elles aussi, capitales.
Avantage : à personne – ou plutôt si : les magazines de mariage qui font leur beurre sur l’agitation grandissante de la future mariée

2. L’hystérie de la mariée : identique dans les deux pays, qu’il s’agisse des centres de table (décidément, késaco ?), de la police des faire-parts ou de « la » couleur du mariage. « Je n’arrive pas à me décider entre géranium et rose bonbon, qu’en dis-tu, Choupinet ? ». Choupinet, ayant compris depuis belle lurette que son avis, on s’en fichait comme d’une guigne, n’en dit pas grand-chose.
Avantage : à personne – ou plutôt si : les wedding planners (organisateurs/trices de mariage) qui ne manqueront pas de vous guider dans l’épineux choix des noms de table… moyennant finances.

3. La nourriture : la mariée aura beau faire l’éloge de la délicieuse verrine de queues d’écrevisses « et son petit jus », suivi d’une glorification de la pintade rôtie « accompagnée de ses petits légumes bien sûr », l’on sait bien que les repas de mariage sont, au mieux, mangeables… cela dit, en indécrottable chauvine n’ayant jamais pris part à un mariage anglais, je ne peux m’empêcher d’espérer que, sur ce troisième point, la France gagnerait malgré tout haut la main. Ne serait-ce que parce que, aussi infect que soit le plat, on peut toujours se rattraper sur les fromages.
Avantage : par décision purement arbitraire, à la France.

4. L’enterrement de vie de jeune fille : là, tout dépend de ce qu’on aime. Si l’on veut de la pintade braillant et brandissant une bouteille de mousseux bon marché à travers le toit ouvrant d’une limousine rose fluo, adopter la « hen night » britannique (attention, tenue incorrecte exigée). Si l’on préfère un hammam entre copines agrémenté de confidences badines mais point trop, choisir l’enterrement de vie de jeune fille (EVJF pour les initiées) à la française.
Avantage : en fonction de la tolérance au bruit / à la vulgarité / à la nudité de chacune.

5. Les produits dérivés : pour la plèbe, je ne sais pas, mais en revanche, dans le mariage princier, l’Angleterre bat la France (pardon, Monaco), à plate couture : franchement, vous voyez la famille monégasque produire du papier toilette à l’effigie du prince Albert et de sa dulcinée ?


Avantage : encore une fois, tout dépend sans doute de la sensibilité de chacun… mais soyons beaux joueurs, et accordons ce set à l’Angleterre.

6. L’humour : là où, pour vous remonter le moral, un Français ne trouvera qu’un pauvre « Mariage pluvieux, mariage heureux » (et pourtant, Dieu sait si ce dicton s’avérerait utile en Angleterre), l’Anglais fait preuve d’un cynisme tellement plus désopilant. Ainsi, la réflexion tout à fait véridique du SuperDirecteur de chez SuperConseil lorsqu’il apprit mon mariage : « Bonne chance. C’est le meilleur moment, profites-en : à partir de maintenant, les choses n’iront que de mal en pis » (en VO : it’s all downhill from here ; l’Anglais a aussi le mérite de la concision)
Avantage : sans conteste, à l’Angleterre.

7. La tenue des demoiselles d’honneur : il n’y a sans doute qu’en Angleterre que 3 / 4 / 5 / 6 jeunes femmes, dites bridesmaids, accepteront d’être toutes affublées de la même robe taille Empire couleur géranium (puisque c’est finalement « la » couleur du mariage, a décrété la wedding planeuse dans sa grande sagesse) qui « vous ira tellement bien. Oui, oui, à toutes les 3 / 4 / 5 / 6 » (et ce quelle que soit votre taille, poids, silhouette, couleur de teint) », les rassurez-vous (pour l’assentiment de la wedding planeuse sur la robe, compter un supplément).

La mariée française, elle, choisit généralement de laisser ses témoins s’habiller comme ils le souhaitent, avec les risques que cela comporte.


Avantage : pour le bon goût, sans doute à la France. Pour la rigolade, à l’Angleterre. C’est moi, ou la tendance se dégage de plus en plus nettement ?

8. Les discours : je pense qu’aucun Français – et aucun Anglais – n’a fait mieux depuis le célèbre « Quatre mariages et un enterrement », où le plus catastrophique côtoie le plus craquant…

Avantage : à l’Angleterre. Même si Hugh Grant nous rejoue le même rôle depuis vingt ans.

9. Les distractions : pour se mettre en jambes, les Anglais vont au pub … avant…


voire pendant… et surtout après, laissant les mariés se reposer après leur dure journée. En France, ceux-ci doivent faire semblant d’avoir la patate jusqu’au bout de la nuit, et ce même si la dernière fois qu’ils ont foulé une piste de danse remonte à leur premier baiser embrumé dix ans auparavant.
Avantage : pour les mariés, à l’Angleterre (permission d’aller se coucher à 22 heures). Pour les invités… à l’Angleterre aussi.

10. L’avenir : qu’on se soit dit oui ou yes, qu’on ait bu son poids en bière ou mangé son poids en foie gras, on se retrouve toujours avec un gros trou dans ses économies, une belle-famille plus ou moins supportable, et un Prince à se coltiner pour le meilleur et pour le pire.
Avantage : tout dépend du Prince…

PS : à tous ceux qui préfèrent en rire qu’en pleurer, je conseille cet excellent site.

Comment choisir sa robe de mariée en dix leçons

Maintenant que je suis en bonne voie pour perdre 10% de mon poids, j’ai l’esprit (et l’estomac) libre pour passer à l’étape suivante : le choix de ma robe de mariée.

Je vous passe les détails de cette longue et apocalyptique journée, et préfère vous livrer quelques enseignements de mes déboires. Et pour ne pas déroger à mon format préféré, voici les 10 conseils d’Eva in London pour choisir sa robe de mariée :

1. Mener vos recherches dans le pays – voire, comble de la sobriété, la ville – dans lequel vous résidez. Non, faire l’aller-retour en train / avion / Eurostar à chaque essayage n’allègera ni votre budget, ni votre to-do list.

2. Prendre rendez-vous le plus à l’avance possible. De toute manière, d’après la vendeuse, ce sera toujours « juste » et « il vaudrait vraiment mieux vous décider (comprendre : signer un bon gros chèque) aujourd’hui ». Ne pas oublier que demain, la vendeuse ne sera pas là, qu’elle ne touchera donc pas sa commission, et donc que demain, c’est trop tard.

3. Enrôler une personne de confiance. Une, parce que plus on est de fous, plus les avis divergent, et plus vous êtes susceptible de vous noyer dans les affres de l’irrésolution ; de confiance : pas votre mère, si, à peine la robe enfilée, elle claironne que « décidément, c’est vraiment mal coupé ». Pas votre grande sœur, si elle n’a pas digéré que vous vous mariiez avant elle. Pas votre meilleure amie, si elle a le malheur d’être plus jolie et/ou mince et/ou riche que vous.

4. Si cela fait plusieurs décennies que vous sautez les pages mode des magazines féminins, ne pas s’attendre à « trouver l’inspiration » dans le book que vous tend la représentante de SuperRobes, juste parce qu’il a la taille de l’Encyclopedia Universalis. Après tout, il ne contient que des robes blanches à perte de vue. Comment diable pourriez-vous bien décider sur laquelle jeter votre dévolu ? Appeler votre personne de confiance à la rescousse.

5. Devenir bilingue pour pouvoir discuter avec la vendeuse sans s’arracher les cheveux : chez SuperRobes, « blanc » se dit ivoire, crème ou champagne (?), mais surtout pas blanc.
« Elle vous va à ravir » siginifie « Ca fait quasiment une heure qu’elle essaie tout le magasin, elle va se décider, oui ou non ? ».
Enfin, « Je vous propose d’essayer ce modèle un peu différent, il mettra mieux en valeur votre poitrine / taille / silhouette » veut dire   « Même avec toute la bonne volonté et les formations de commerciale du monde, y a rien à en tirer : elle a vraiment l’air d’un sac ».

6. A propos de cheveux, rassurer la vendeuse : oui, comme 99% des fiancées, vous comptez bien les laisser pousser pour arborer un traditionnel chignon de mariage le jour J. Ne pas ajouter qu’elle peut toujours attendre : vu que vous avez réussi à gagner six centimètres en quinze ans, il y a peu de chances que en preniez autant en six mois.

7. A moins d’avoir 18 ans et d’assumer le total look « Like a virgin », refuser d’être recouverte de dentelle de la tête aux pieds sous prétexte que « c’est la mode cette année ».

8. A moins d’avoir de vouloir vous engager dans une relation sado-maso le temps de la confection de votre robe, refuser de vous faire traiter de grosse (« Ah, mais c’est qu’elle est ronde ! » – sic). Même si c’est le créateur qui le dit. Même s’il le dit avec le sourire. Même si la robe est magnifique. Même (et surtout) si vous êtes réellement grosse.

9. A moins de vouloir dépenser plusieurs mois de salaire dans une robe magnifique, mais dont finalement vous n’aimez pas beaucoup le col et dont vous modifieriez bien les bretelles, refuser de vous entendre répondre « Ah, mais mademoiselle, modifier l’harmonie de la robe, vous n’y songez pas ! ».

10. Faire confiance à votre coup de cœur : non, vous ne trouverez pas mieux. Souhaiter qu’il en aille de même pour le choix du mari. Il vous en coûterait beaucoup plus cher pour l’échanger contre un autre modèle.

Ne rien faire, pour faire quoi ? Contre la dictature de la « to-do list »

On rêve tous d’avoir plus de temps. Des journées de 24h qui en feraient 48. Pour moi comme pour tant d’autres dans notre société du « toujours plus vite », cela vire même à l’obsession. A ma décharge, cela ne date pas d’hier : je me revois, âgée de neuf ans tout au plus, trottinant vers mon cours de piano du mercredi après-midi pour lequel je ne m’étais encore pas entraînée, ployant sous le fardeau que représentait déjà ma « liste de choses à faire », ou « to-do list ». Aujourd’hui, je me demande avec perplexité ce que je pouvais bien inscrire sur cet inventaire à la Prévert : rapporter mes livres à la bibliothèque, faire signer mon carnet, m’atteler à ma rédaction, ranger mes Lego ?

Bref, maintenant que je suis grande, j’ai de vraies responsabilités. Et si nombreuses qu’en écrivant gros dans le minuscule carnet que j’ai toujours sur moi, j’arrive à couvrir plusieurs pages, ce qui ne manque pas d’ajouter à mon stress (« Tout ça à faire, et j’ai si peu de temps ! »). Il est arrivé que l’anxiété me déborde au point que, paralysée par cette litanie de besognes, je cède aux sirènes des conseils de magazines pour cadres en manque de détente et applique ce « truc » soi-disant miraculeux : réaliser un magnifique tableau à double entrée identifiant l’urgent, l’important, le non-urgent et le non-important. Voici donc ce que donnerait un – court – échantillon de ma liste ainsi remaniée :

Important Non-important
Urgent Trouver un cadeau pour l’anniversaire de Papa dimanche Payer le loyer
Non urgent Trouver un nouvel appartement Envoyer une énième réclamation à Eurostar (avant de se faire envoyer balader pour la énième fois)

Si j’ai donc à ma disposition des méthodes dignes des plus grands SuperPipoteurs SuperConsultants, ce qui n’a pas changé depuis mes neuf ans, c’est que je continue à privilégier le non-urgent et le non-important. Poster une carte à ma grand-mère présente en effet l’immense mérite d’une marge d’erreur infime tout en me donnant la satisfaction de rayer un élément de ma liste. Idem pour la réclamation à Eurostar, en moins altruiste. Au fond de moi, je sais bien que je vais devoir me coller à l’urgent-et-important, et que l’important-non-urgent deviendra urgent à force de l’ignorer consciencieusement. En attendant, j’ai rayé une tâche, et c’est amplement suffisant. Au boulot, c’est pareil.

Mais ces derniers temps, je commence à me rebeller contre la dictature de la liste de choses à faire, et surtout contre la mauvaise conscience permanente qu’elle occasionne. Après tout, quand on n’a plus rien à faire… c’est qu’on est mort. La preuve vient d’en être apportée par une équipe de chercheurs anglais.

Forte de ce constat, je me prends à rêver. Ne sachant pas faire autrement, je traduis ma rêverie par une nouvelle énumération. Je nomme le fichier Excel (on est SuperConsultante ou on ne l’est pas, même quand on planifie ses loisirs planquée en salle de réunion) « liste de tout ce que j’aimerais faire si j’avais tout le temps ». A nouveau, en voici un aperçu :

– faire le tour de toutes les boutiques gastronomiques parisiennes dont je tiens une liste (sans commentaire) depuis des mois
–  aménager enfin notre bunker appartement de 31 m2
– me faire masser
– me mettre au yoga
– lire des romans (échappant ainsi à mon inexplicable attraction pour la glande sur Internet)


– lire tous ces bouquins de psycho qui s’amoncellent sur ma table de chevet sans jamais être consultés
– faire des albums photos, c’est tellement mieux que de faire défiler un diaporama taille microscopique sur mon mini-ordinateur
– visiter des expos
– tenter de combler un peu du gouffre que constitue mon absence de culture historique, pour ne plus me laisser trahir par un air hagard lorsque la conversation porte sur la guerre de Corée ou, pire, celle de Trente Ans
– me passer de la crème sur le corps une fois par jour, ce qui représenterait une nette amélioration sur ma moyenne d’une fois par mois
– apprendre à réaliser un caramel, un bon poulet au four, une pâte feuilletée et des pommes de terre mangeables (j’ai peur des pommes de terre)
– rédiger, comme à mes débuts, deux à trois billets par semaine
– faire du sport
apprendre la langue finno-ougrienne de mon fiancé magyar
– trier les kilos de paperasserie qui s’amoncellent dans mon immense « sac à paperasserie »

Incorrigible listeuse compulsive que je suis, me voilà donc repartie dans une liste de choses à faire. Autant m’arrêter là, me dis-je en soupirant.

Je regarde alors ma liste de plus près. Au fond de moi s’élève une petite voix. Elle me susurre que si je ne fais pas de yoga, c’est parce que mes précédentes tentatives se sont soldées par un ennui mortel ; que si je ne maîtrise pas encore le hongrois, c’est parce que c’est quand même vachement dur comme langue (pour info, « bonjour » se dit en toute simplicité « jo napot kivanok », et encore, je vous ai fait grâce des accents) ; enfin, que « 14 approches de la psychopathologie » est un titre nettement moins accrocheur que celui de la « une » du dernier Cosmopolitan.

Finalement, si je voulais vraiment faire toutes ces choses, ne les ferais-je pas déjà ? Comme l’écrit Daniel Pennac dans Comme un roman : « Je n’ai jamais eu le temps de lire, mais rien, jamais, n’a pu m’empêcher de finir un roman que j’aimais ».

Ce n’est pas la seule chose qui me tracasse : derrière ma liste se dresse le portrait chinois d’une Eva in London idéale : cultivée, mince, sereine, organisée… mais ne mourrait-on pas d’envie de lui coller des gifles ? Moi, si.

Pour conclure, je vous laisse sur cette citation de Fénelon (dénichée non pas dans le texte, mais, je l’avoue, au terme d’une recherche de vingt secondes sur Internet) : « C’est une perfection de n’aspirer point à être parfait ».

Et vous, culpabilisez-vous au quotidien ? A quel sujet ? Et que feriez-vous si vous aviez « tout » le temps ?

« A New York les taxis sont jaunes, à Londres ils sont noirs et à Paris ils sont cons » (Frédéric Beigbeder)

Fin de soirée pluvieuse à Gare du Nord.

L’Eurostar a beau être pratique, rapide, propre et plutôt agréable même s’il y fait tellement froid que j’ai commencé à rapporter mes chaussons roses pour me tenir chaud aux pieds, la fin du trajet, Gare du Nord – point de chute du WE, n’est pas la partie la plus agréable de mes allers-retours Londres – Paris. Ayant un nombre limité de potes qui acceptent d’être réveillés à minuit pour me déplier leur canapé convertible, j’ai cette fois-ci décidé de rentrer dormir au domicile parental – être parent implique bien d’être réveillé par son enfant pour le restant de ses jours, non ?

D’humeur lasse et donc dépensière, je décide d’éviter l’itinéraire classique premier RER – deuxième RER – train de banlieue – marche en pleine nuit dans le froid, et de m’offrir le luxe reposant d’un taxi. Confort, chauffage et commentaire de match de foot à plein volume, me voici.

Sauf que cela fait maintenant plus de quinze minutes que j’attends dans le froid et la bruine. Du point de vue du temps, je pourrais me croire à Londres, à un détail près : les bruyantes lamentations de mes compatriotes. Là où les Anglais patientent vaillamment et même stoïquement, les Français ne cherchent nullement à dissimuler leur agacement envers les multiples défauts de la société. Morceaux choisis :

Une dame d’un certain âge, cherchant autour d’elle les regards compatissants : Y en a marre, de ces travaux ! Ils (mais qui donc ?) pourraient quand même se débrouiller pour qu’on n’attende pas des heures !

Une autre dame, engoncée dans son imperméable et l’air peu amène : Poussez pas !

Un homme d’affaires, à un couple avec deux enfants en bas âge, un bébé, une poussette et trois valises qui tente de passer devant tout le monde plus ou moins discrètement : Non mais, vous vous croyez où ? Faites la queue comme tout le monde !

Et ça commence dès le plus jeune âge, comme en témoigne une petite fille d’une dizaine d’années qui secoue la manche de sa maman en s’écriant : Maman, pourquoi on doit faire la queue ?

Pendant ce temps, les autres semblent faire un concours de soupirs.

Bon an, mal an, me voici enfin au chaud et au sec à l’arrière de mon taxi. Le chauffeur ne s’étant pas proposé d’ouvrir le coffre pour que j’y range ma valise, je la soulève tant bien que mal et la cale sur le siège arrière, en espérant qu’au moins j’échapperai au supplément bagages. Y a pas de petites économies, et c’est pas parce que je prends le taxi que je jette l’argent par les fenêtres, après tout.

Le chauffeur interrompt mes réflexions économiques nocturnes d’un ton bourru :

– C’est pour aller où ?
– (ville de la banlieue ouest parisienne où j’ai passé mes vertes années)
– (silence)
– Vous voyez où c’est ?
– Euh… non, pas trop. Vous voulez me guider ou je mets le GPS ?
– Ne vous inquiétez pas, je vais vous indiquer la route (que n’avais-je dit là). Vous passez par Opéra, puis Concorde, puis les quais, jusqu’au pont de Sèvres.

Jusqu’à Opéra, le chauffeur maîtrise à peu près. Rasséréné, il me lance même :

– Vous avez un très joli sourire, mademoiselle.

Ah, ça fait plaisir, ça, me dis-je naïvement, avant de répondre poliment :

– Merci beaucoup, Monsieur, c’est gentil.

– Non, mais vraiment, je vous le dis du fond du cœur, c’est pas tous les jours qu’on a des clientes comme vous (fatiguées ? stressées ? qui vous rembarrent pas du premier coup ?)

Je préfère ne pas pousser plus avant cette discussion et me concentre sur la passionnante émission de radio dont j’entends des bribes étonnantes. « Monsieur le Député, vous allez vraiment me dire que vous n’avez pas de quoi vous acheter de nouvelles chaussures ? ». Je ne sais pas ce que Monsieur le gentil chauffeur écoute comme station, mais c’est bon de constater qu’à la radio, on continue à traiter les sujets de fond.

Au bout de quelques minutes, nous voici à Opéra. Le chauffeur a visiblement épuisé sa connaissance de Paris (vive le GPS), car il m’interroge à nouveau :

– Et maintenant, pour Concorde, je vais tout droit, c’est ça ?
– Euh, non, à gauche, vous suivez la flèche « Concorde ».
– Là ?
– Non, ici (l’autre gauche). Là où c’est marqué « Concorde ».
– Ah, d’accord. Vous avez vraiment un très joli sourire, Mademoiselle. La prochaine fois, vous m’appelez, hein, je viens vous chercher. Et je fais même pas tourner le compteur avant.
– Euh… d’accord.
– Je fais pas ça pour toutes les clientes, hein (clin d’œil douteux), mademoiselle. Mademoiselle, Madame ?

Ouh, ça c’est subtil.

– Madame, réponds-je avec un sourire déjà plus réservé.
– Ah. (Silence dépité. Puis :) Et je vais où, là ?
– A droite. Non, pas vers les Champs-Elysées (klaxon de la voiture à notre gauche qui a bien failli nous emboutir, Gentil Chauffeur Un Peu Relou, ma valise, et moi), la suivante (l’autre droite), vers les quais.
– D’accord (il ne connaît pas Paris, mais au moins il n’est pas contrariant). Vous voulez venir vous asseoir devant pour me guider, je vous fais une place ?

Dans tes rêves.

– C’est gentil (sourire encore un peu plus crispé), mais je suis vraiment fatiguée, je vais rester là où je suis. Si ça se trouve (et si tu insistes), je vais m’endormir.
– Ah, c’est dommage. Non, parce que si vous vouliez… Point d’interrogation (sic) ?

Emerveillée par tant de délicatesse, je glousse :

– Euh, non, franchement, il ne faut pas se faire d’illusions, là !

Puisqu’il faut te mettre les points sur les « i »…

– Bon, ben je vais me contenter de votre sourire, Madame… Dommage… Comment ça se fait que toutes les femmes qui me plaisent elles soient mariées?
– Il y en a aussi des très bien qui ne le sont pas, vous savez ?
– Ah, mais moi aussi je suis marié. C’est pas un problème hein, ajoute-t-il au cas où c’est ce détail qui me retiendrait.
– Visiblement, il y en a qui sont plus mariés que d’autres. Moi, je suis mariée-mariée.

On ne peut pas faire plus clair, si ? Gentil Chauffeur Carrément Relou doit comprendre, puisqu’il n’insiste plus. Vingt minutes et pas mal d’autres klaxons plus tard, nous voici enfin parvenus à destination, dixit le GPS que le chauffeur a décidé d’allumer en désespoir de cause.

– Vous voulez que je vous aide ?

Ah tiens, il s’est souvenu que j’avais une valise.

– Non, merci, c’est gentil, ça va aller.

De toute évidence, il n’a pas dû tout à fait enregistrer le message que je n’ai eu de cesse de lui répéter durant ce long et éprouvant trajet, puisqu’il tente une dernière approche :

– Vous êtes sûre que vous ne voulez pas…

Quoi ? Te donner mon numéro de téléphone ? Te laisser me prendre sauvagement sur la banquette arrière ? T’épouser et te faire plein d’enfants ?

J’éclate carrément de rire :

– Non, vraiment, y a pas moyen, désolée !

Après ça, qu’on ne vienne plus me dire que les taxis parisiens sont désagréables.

 

Comment préparer un week-end O-PTI-MAL

Cela fait maintenant six mois que je suis à Londres. Mes journées chez SuperConseil sont pépères mais pas désagréables (forcément, ça change la vie de rentrer chez soi à 17h30 au lieu de 21h), mes soirées, plutôt vides, et les WE… inégaux, dirons-nous.

De deux choses l’une :

– Soit Prince et moi sommes à Londres en tête-à-tête. L’occasion idéale de découvrir la ville en déambulant dans les rues, main dans la main… Notre enthousiasme se heurte vite au principe de réalité : les balades en amoureux, c’est nettement moins romantique sous la pluie de Londres que dans les films américains. Surtout quand on a les pieds mouillés. 

(Vue de Londres sous la pluie depuis notre canapé, où nous finissons par passer le WE)

– Soit je rentre à Paris. Oui oui, sans Prince : ce n’est pas parce qu’il m’aime qu’il a envie de partager mes tisanes party entre copines.
Là, c’est toute une gymnastique qui commence.

J-14 : début d’un grand festival d’emails (envoyés plus ou moins discrètement de chez SuperConseil). Deux semaines, c’est en effet le préavis minimum requis par mes très populaires amis pour me réserver un « créneau » dans leur WE – « Attends, t’as déjà oublié ce que c’était la vie parisienne ? Bien sûr que si, j’ai envie de te voir, mais je suis super busy ! Je regarde ce que je peux faire, et je reviens vers toi ». Sans commentaire). Tout commence donc par un envoi massif mais personnalisé de mails ayant généralement pour contenu une variation du texte suivant :

– Salut Truc / Truquette / Machin / Machine, je suis de passage à Paris ce WE et ça me ferait très plaisir de te voir. Quand es-tu disponible ? »
Première phase accomplie.

J-13 à J-6 : recueil des réponses dans un magnifique tableau Excel réalisé pour l’occasion (je ne bosse pas dans un cabinet de conseil pour rien). Cela me permet de prendre la mesure du problème : Truquette n’est dispo que pour un apéro, mais Machin aussi, et comme ils n’ont rien à se dire, impossible de les voir en même temps. Par ailleurs, Machine a un mariage, et Truc n’est pas sûr d’être libre, mais peut-être que si, entre 14h et 16h uniquement. Argh. Début de la troisième phase.

J-6 à J-3 : s’ensuit une sorte de Tetris (ah, Tetris, soupire l’ado en moi) mondain où, au lieu de d’empiler le plus grand nombre possible de briques dans un espace restreint, il s’agit d’enchaîner le plus de repas possible dans un temps plus que limité. Truc étant finalement dispo pour un déj dans le 14e (« Mais il faut que je décolle à 14h »), Truquette pour un apéro dans le 18ème, et Machin uniquement pour un dîner si c’est près de chez lui en banlieue… combien de kilos va prendre Eva in London en 48 heures ?

J-2 : inévitable supra optimisation de dernière minute suite au mail de Machin : « Désolé Eva in London, j’avais complètement oublié qu’on fêtait les 60 ans de mon père samedi soir, on peut se voir à un autre moment ? ». Ben, comment te dire… Non. Et en plus, maintenant, il faut que je me trouve un plan pour le créneau le plus stratégique du WE.

J-1, 23h30 : bouclage de valise – d’ailleurs étonnamment volumineuse pour 48 heures de papotage. Je suis sûre d’avoir oublié quelque chose… Ah, ça me revient : je glisse dans la poche avant (où il passera d’ailleurs le WE) mon joli fichier Excel imprimé en couleur (merci, SuperConseil).

A vos marques, prête, partez, Eva in London.

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Et vous, les exilés à Paris, Londres ou Moscou, comment gérez-vous les retours au bercail ?

Joyeux Noël avec Eurostar

23ème coup de fil de la journée au Service Clients d’Eurostar :

Une sonnerie – espoir : quelqu’un va-t-il enfin répondre à mes interrogations ? En vrac :

– Vais-je pouvoir rentrer à temps pour ne pas passer les fêtes seule devant mon ordinateur ?
– Avec combien d’heures d’avance arriver à la gare de St Pancras pour avoir une chance de sortir vainqueur de l’empoignade qui ne manquera pas d’y avoir lieu ? Parce que « premier arrivé, premier servi », pour gérer 45 000 personnes, ça me paraît un peu trop simple pour être vrai.
– et enfin, la question qui me tracasse depuis vendredi soir : l’hiver, c’est tous les ans depuis 10 000 ans, vous ne l’aviez pas vue venir, celle-là ?

Une sonnerie, donc, puis un signal d’erreur de mauvaise augure, et enfin, une voix métallisée :
« Votre interlocuteur a raccroché ».

Comme Service Clients, on a vu mieux, mais enfin, ça présente l’avantage de ne pas avoir à faire face aux récriminations – c’est vrai, quoi, c’est embêtant les clients, ça n’appelle que pour râler, y en a marre à la fin. Et puis, quelque part, c’est presque plus de circonstance que le message pré-enregistré du 22ème coup de fil, qui annonçait joyeusement :

« Eurostar a le plaisir de vous annoncer que depuis le 3 octobre, nous ne faisons plus payer de frais de commission sur les cartes de débit ».

Comme des milliers d’autres Français de Londres (dont au moins une qui arrive a en sourire), je m’apprête à prendre mon courage à deux mains en espérant avoir une chance de traverser la Manche sans encombre. Croisez les doigts pour moi…

Et rendez-vous début janvier pour la suite des impertinentes chroniques d’une Française à Londres !