Ne rien faire, pour faire quoi ? Contre la dictature de la « to-do list »

On rêve tous d’avoir plus de temps. Des journées de 24h qui en feraient 48. Pour moi comme pour tant d’autres dans notre société du « toujours plus vite », cela vire même à l’obsession. A ma décharge, cela ne date pas d’hier : je me revois, âgée de neuf ans tout au plus, trottinant vers mon cours de piano du mercredi après-midi pour lequel je ne m’étais encore pas entraînée, ployant sous le fardeau que représentait déjà ma « liste de choses à faire », ou « to-do list ». Aujourd’hui, je me demande avec perplexité ce que je pouvais bien inscrire sur cet inventaire à la Prévert : rapporter mes livres à la bibliothèque, faire signer mon carnet, m’atteler à ma rédaction, ranger mes Lego ?

Bref, maintenant que je suis grande, j’ai de vraies responsabilités. Et si nombreuses qu’en écrivant gros dans le minuscule carnet que j’ai toujours sur moi, j’arrive à couvrir plusieurs pages, ce qui ne manque pas d’ajouter à mon stress (« Tout ça à faire, et j’ai si peu de temps ! »). Il est arrivé que l’anxiété me déborde au point que, paralysée par cette litanie de besognes, je cède aux sirènes des conseils de magazines pour cadres en manque de détente et applique ce « truc » soi-disant miraculeux : réaliser un magnifique tableau à double entrée identifiant l’urgent, l’important, le non-urgent et le non-important. Voici donc ce que donnerait un – court – échantillon de ma liste ainsi remaniée :

Important Non-important
Urgent Trouver un cadeau pour l’anniversaire de Papa dimanche Payer le loyer
Non urgent Trouver un nouvel appartement Envoyer une énième réclamation à Eurostar (avant de se faire envoyer balader pour la énième fois)

Si j’ai donc à ma disposition des méthodes dignes des plus grands SuperPipoteurs SuperConsultants, ce qui n’a pas changé depuis mes neuf ans, c’est que je continue à privilégier le non-urgent et le non-important. Poster une carte à ma grand-mère présente en effet l’immense mérite d’une marge d’erreur infime tout en me donnant la satisfaction de rayer un élément de ma liste. Idem pour la réclamation à Eurostar, en moins altruiste. Au fond de moi, je sais bien que je vais devoir me coller à l’urgent-et-important, et que l’important-non-urgent deviendra urgent à force de l’ignorer consciencieusement. En attendant, j’ai rayé une tâche, et c’est amplement suffisant. Au boulot, c’est pareil.

Mais ces derniers temps, je commence à me rebeller contre la dictature de la liste de choses à faire, et surtout contre la mauvaise conscience permanente qu’elle occasionne. Après tout, quand on n’a plus rien à faire… c’est qu’on est mort. La preuve vient d’en être apportée par une équipe de chercheurs anglais.

Forte de ce constat, je me prends à rêver. Ne sachant pas faire autrement, je traduis ma rêverie par une nouvelle énumération. Je nomme le fichier Excel (on est SuperConsultante ou on ne l’est pas, même quand on planifie ses loisirs planquée en salle de réunion) « liste de tout ce que j’aimerais faire si j’avais tout le temps ». A nouveau, en voici un aperçu :

– faire le tour de toutes les boutiques gastronomiques parisiennes dont je tiens une liste (sans commentaire) depuis des mois
–  aménager enfin notre bunker appartement de 31 m2
– me faire masser
– me mettre au yoga
– lire des romans (échappant ainsi à mon inexplicable attraction pour la glande sur Internet)


– lire tous ces bouquins de psycho qui s’amoncellent sur ma table de chevet sans jamais être consultés
– faire des albums photos, c’est tellement mieux que de faire défiler un diaporama taille microscopique sur mon mini-ordinateur
– visiter des expos
– tenter de combler un peu du gouffre que constitue mon absence de culture historique, pour ne plus me laisser trahir par un air hagard lorsque la conversation porte sur la guerre de Corée ou, pire, celle de Trente Ans
– me passer de la crème sur le corps une fois par jour, ce qui représenterait une nette amélioration sur ma moyenne d’une fois par mois
– apprendre à réaliser un caramel, un bon poulet au four, une pâte feuilletée et des pommes de terre mangeables (j’ai peur des pommes de terre)
– rédiger, comme à mes débuts, deux à trois billets par semaine
– faire du sport
apprendre la langue finno-ougrienne de mon fiancé magyar
– trier les kilos de paperasserie qui s’amoncellent dans mon immense « sac à paperasserie »

Incorrigible listeuse compulsive que je suis, me voilà donc repartie dans une liste de choses à faire. Autant m’arrêter là, me dis-je en soupirant.

Je regarde alors ma liste de plus près. Au fond de moi s’élève une petite voix. Elle me susurre que si je ne fais pas de yoga, c’est parce que mes précédentes tentatives se sont soldées par un ennui mortel ; que si je ne maîtrise pas encore le hongrois, c’est parce que c’est quand même vachement dur comme langue (pour info, « bonjour » se dit en toute simplicité « jo napot kivanok », et encore, je vous ai fait grâce des accents) ; enfin, que « 14 approches de la psychopathologie » est un titre nettement moins accrocheur que celui de la « une » du dernier Cosmopolitan.

Finalement, si je voulais vraiment faire toutes ces choses, ne les ferais-je pas déjà ? Comme l’écrit Daniel Pennac dans Comme un roman : « Je n’ai jamais eu le temps de lire, mais rien, jamais, n’a pu m’empêcher de finir un roman que j’aimais ».

Ce n’est pas la seule chose qui me tracasse : derrière ma liste se dresse le portrait chinois d’une Eva in London idéale : cultivée, mince, sereine, organisée… mais ne mourrait-on pas d’envie de lui coller des gifles ? Moi, si.

Pour conclure, je vous laisse sur cette citation de Fénelon (dénichée non pas dans le texte, mais, je l’avoue, au terme d’une recherche de vingt secondes sur Internet) : « C’est une perfection de n’aspirer point à être parfait ».

Et vous, culpabilisez-vous au quotidien ? A quel sujet ? Et que feriez-vous si vous aviez « tout » le temps ?

Des mérites de la procrastination en entreprise, ou comment briller en ne faisant absolument rien d’utile (2)

Mes brèves mais intenses expériences du monde du travail, fût-ce dans une multinationale de l’agro-alimentaire, un hebdomadaire économique très sérieux ou une entreprise de cours de cuisine, m’ont appris une règle immuable : toujours avoir l’air occupé. Froncer les sourcils ne gâche rien, même et surtout si vous êtes en réalité en train de vous escrimer les yeux pour décider si ce sac à -90% sur eBay est une contrefaçon ou pas.

Bref, comme toujours, la forme compte au moins autant que le fond. Ca s’appelle être politique. Chez SuperConseil, ça saute aux yeux : les grands pontes et leurs adjoints (pour un rappel de la structure hiérarchique en vigueur chez SuperConseil, voir ici) maîtrisent cet art à la perfection. Toujours un sourire triomphant aux lèvres (« Je n’aime pas me vanter, alors je ne dirai rien, mais n’ai-je pas l’air d’avoir encore conclu une énorme vente ? »), ils parlent fort à leurs infortunés voisins d’open-space (c’est pas parce qu’on est ponte qu’on a son propre espace vital) pour bien montrer qu’eux ne croulent pas sous les basses tâches. Non, eux, ils ont la situation bien en main ; c’est primordial, dans un pays où rester après 18h30 n’est pas considéré comme un signe de dévouement, mais de désorganisation. Certains poussent même le bouchon jusqu’à traverser l’open space en long, en large et en travers plusieurs fois par jour en claironnant leur dernière pseudo-réussite à date (« Je n’aime pas me vanter, alors je ne dirai rien, mais honnêtement, heureusement que j’étais là pour convaincre le client que c’était la bonne solution…. »)

Vous l’aurez compris, chez SuperConseil, je suis à bonne école.

Puisque je n’ai pas encore de téléphone professionnel et que je me refuse obstinément à communiquer mon numéro de portable personnel aux clients (s’ils se posent des questions en dehors des heures de boulot, le répondeur, c’est fait pour ça), il me faut adopter une stratégie différente pour me faire mousser. Je décide de commencer par dresser une liste de choses à faire aussi longue que le bras. Et, pour faire bonne figure, je déclare à qui veut bien l’entendre (oui, moi aussi je sais faire monter le volume sonore de l’open space) que je pars m’isoler en salle de réunion, car « j’ai besoin de me concentrer pour ce que j’ai à faire (sous-entendu : moi) ».

Une fois tranquillement installée, et après une bonne vingtaine de minutes passée à répondre à quelques mails personnels, je me mets à répertorier TOUTES les tâches à exécuter, du contrat à signer et classer au fameux démarchage téléphonique en passant par cette formation client que je repousse depuis plusieurs jours déjà. Mon but : démontrer par A+B qu’il m’est tout bonnement et scientifiquement impossible de faire du business development en cette période particulièrement chargée. Démontrer à qui ? Mais à SuperChef, bien sûr, qui impressionné par l’effervescence qui se dégagera de ma personne (rappel : prendre l’air pressé, voire débordé par moments bien choisis), s’inquiètera de savoir si « je gère ». Là, altière, je le rassurerai : évidemment que je gère, et d’ailleurs voici la liste de tous mes pseudo-succès dont il n’a pas besoin de savoir qu’ils datent un peu / sont allègrement enjolivés / n’auront absolument aucune retombée commerciale. « En revanche, im-pos-sible- de me poser tranquillement pour planifier le business development cette semaine, mais bon, comme tu le vois, commercialement, ça va très très bien quand même ». SuperChef repartira enchanté, et moi, dédouanée.

Plan machiavélique : top départ. A moi les courriers insipides, les fichiers Excel à remettre à jour et les coups de fil de politesse aux clients, bref, tout ce qui ne présente ni intérêt intellectuel, ni risque d’échec. Aux autres, la réflexion et l’action.

Euh… vous croyez que quelque chose ne tourne pas rond chez moi ?