Le doux pays de mon enfance

J’ai longtemps cru Londres semblable à Paris. Lorsque nous avions des amis de passage, je grommelais volontiers, d’un ton désinvolte : « On n’est pas trop dépaysés, quand même ».

Etonnamment, c’est au bout d’une décennie (ou presque) d’expatriation que le sentiment d’étrangeté se fait de plus en plus nettement sentir.
Surtout lors de mes retours à Paris.

A ma descente de l’Eurostar, que je connais désormais comme ma poche (éviter la voiture 16, toujours pleine, lui préférer la 17, voire la 18, soi-disant réservée aux familles mais en réalité souvent vide), me frappent une multitude de détails, comme un tableau impressionniste dont je ne saurais dire s’il est beau ou laid.

Il fait froid. Pas le froid londonien un peu mou, l’éternel 11 degrés automne comme hiver, non, un vrai froid, celui qui nécessite des gants, un bonnet, voire une cagoule pour les enfants, accessoire inconnu des petits Britanniques.

Cagoule

Hein que ça a l’air confortable !

Ou alors, il fait chaud. Vraiment chaud. Pas la chaleur londonienne un peu hésitante, l’éternel 17 degrés printemps comme été, non, une vraie chaleur, qui nécessite une petite jupe, des sandales ouvertes, voire une robe d’été, vêtement bien connu des petites Britanniques, qui en portent sans paraître souffrir des 17 degrés.

Un père accueille son fils d’une affectueuse bourrade et d’un tonitruant « How are you, fiston ? ». J’ai mal à mon pays dont les enfants – moi la première – quittent le navire à la recherche d’un boulot, d’une ville plus dynamique – combien de fois ai-je entendu « Bien sûr, j’adore la France, mais je ne me vois pas du tout rentrer », d’un ailleurs anglo-saxon ô combien accessible et tellement branché.

J’évite les taxis (chat échaudé craint l’eau froid) et me dirige vers le métro, avec l’impression de sillonner entre les mendiants et les SDF. Les gens se bousculent sans dire pardon. Je rentre enfin dans le métro – sale, malodorant et bondé – et un jeune homme blond, plutôt mignon, bien sous tous rapports, me regarde. Je suis si déshabituée de ces regards que je me demande si mon sac / mon chemisier / mon pantalon est ouvert. Non. Pour une raison qui m’échappe, il cède la place à un autre jeune homme au look très « banlieue ». Amateurs de clichés, vous allez être servis. A peine assis, l’intéressé dégaine son téléphone et marmonne « Ouais, frère, j’ai pas répondu au téléphone, j’étais en garde à vue. Ouais, depuis jeudi, la police elle m’a arrêté. Pourquoi ? Ben, parce que j’ai frappé un mec ».

(sic)

Tout en faisant semblant de ne rien entendre, je m’éloigne un peu – réflexe de survie ? – me rapprochant imperceptiblement du jeune homme qui doit être en train de se féliciter d’avoir proposé sa place à notre voyou de voisin.

Arrêt suivant. Les portes s’ouvrent, et un homme crache dans l’intervalle entre la rame et le quai, comme s’il n’y avait rien de plus naturel. Mon dégoût ne semble rencontrer que l’indifférence du reste du wagon.
Et puis.

Sur le quai, j’aperçois des affiches pour des pièces de théatre ultra-pointues, des expositions, du vaudeville. Des films avec des stars dont je connais encore les noms, et d’autres qui ne m’évoquent rien, puisqu’elles ont dû accéder à la célébrité au cours des dix dernières années. Des publicités pour Décathlon, Picard et Monoprix.

ouvrez-vos-yeux-sur-qqchose-de-beau

Je sors du métro et arpente les rues, dévorant du regard bistrots pleins malgré la peur des attentats, les pharmacies où l’on peut se gorger de médicaments qui n’existent même pas en Angleterre, les petites boutiques indépendantes.

Je me noie dans les beaux yeux du boulanger passionné qui me présente avec fougue « son » pain aux noix, « son » pain au kamut et « sa » brioche aux pralines. Je finis par tout lui acheter, et il m’offre un pain au cacao cru et baies roses pour me remercier.

Les gens ont l’air français. C’est peut-être les chaussures bateau, les petits foulards au cou des femmes, une certaine suffisance, que sais-je.
Je suis chez moi.

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Retour à la maison (?)

Le congé paternité de Prince – d’une durée de dix jours, vive l’Angleterre ! –  touche à sa fin. Munis du passeport flambant neuf de MiniPrincesse – eh oui, la préfecture, dans son immense mansuétude, a finalement accepté l’irrégulière photo pas-prise-par-un-photographe – nous nous apprêtons à traverser la Manche. Chargés de dizaines de kilos de bagage, d’un nouveau-né et d’un reste de baby-blues.

Mes parents, encore tout chose d’avoir vu leurs vacances inopinément abrégées par l’arrivée de leur premier petit-enfant, nous ont emmenés à la Gare du Nord, où ils s’apprêtent à nous faire leurs adieux entre deux taxis qui s’apostrophent. Petite larme. Grosse larme. MiniPrincesse, elle, dort paisiblement lovée contre moi dans le porte-bébé, complètement indifférente à son imminent premier voyage à l’étranger (ou est-ce le contraire : revient-elle de l’étranger à la maison, dans un pays qui n’est pas le nôtre mais sera le sien ? Brumeuse pensée de jeune mère shootée aux hormones).

Le voyage se déroule sans encombres ; nous ne mesurons à l’époque pas du tout combien il est facile de voyager A DEUX avec UN nouveau-né. Arrivés à St Pancras, à moi de verser ma petite larme. Quelques valises sous le bras (pour Prince), ma fille dans les bras (pour moi), nous voici… bientôt à la maison ? Il semble difficile de désigner ainsi un lieu jamais visité, dans un quartier inconnu et dans un pays dont les mœurs continuent souvent de m’échapper.

Voilà quelques-unes des réflexions qui me traversent l’esprit alors que notre taxi, dit Prince, arrive dans notre nouveau quartier. Nous longeons de grands parcs dont je ne connais pas encore le nom ; des rues résidentielles bordées de charmantes maisons de poupées (en fait, de millionnaires, mais nous poursuivons tranquillement notre route) ; d’aires de jeux ; de magasins, dont mon cher Waitrose. Et je réalise ce dont je ne pouvais prendre conscience, allongée sur mon canapé à regarder les images Google Earth : c’est vert, ici. C’est calme. Paisible, même.

Ma banlieue londonienne

Je fronce les sourcils. L’angoisse m’étreint.

Ne serions-nous pas en banlieue ?

Bienvenue dans la Nappyvalley, alias la vallée des couches !

A bien y réfléchir, je me demande comment il se fait qu’on ne se soit fait retoquer que sur cinq points.

De l’art de trouver une maison à Londres (dans la vallée des couches)

Passés maîtres dans l’art de la désorganisation – pardon, de l’improvisation – Prince et moi avons attendu le huitième mois de grossesse pour partir à la recherche d’un logement susceptible d’accueillir un nourrisson. La boîte à chaussures où nous entassons tant bien que mal nos quelques possessions depuis cinq ans surplombant une des artères les plus polluées de Londres, nous avons en effet jugé pertinent de changer de quartier.

Bon, quand je dis « partir à la recherche », je parle au figuré pour moi qui, malencontreusement alitée, ne suis partie nulle part depuis des semaines (sauf à compter le verdoyant jardin de mes parents).

En revanche, Prince, lui, part dans plein de recherches, aiguillonné par l’exigeante « liste de critères pour notre nouveau quartier » que je lui ai remise lors de son dernier passage à Paris :

– Plein de jeunes enfants pour que je puisse y rencontrer de jeunes mères sympathiques et également à la recherche de nouvelles amies. Finie, l’époque de l’Eva in London qui se morfondait en attendant le prochain retour à Paris

– Près d’un parc, pour aller à la rencontre des dites jeunes mères sympathiques et à la recherche de nouvelles amies.

– Près d’un Waitrose (mais si, le seul supermarché où l’on trouve des navets, des framboises bio et mes biscuits préférés). Je suis Française, snob, et j’assume.

– Près d’un marché de producteurs. Snob, je vous disais.

Des charmes de la courge britannique

– Direct en métro pour Prince (parce qu’il faut bien se rendre au principe de réalité)

– Direct pour Paris via la gare de St Pancras (parce qu’il faut bien se rendre au principe de réalité)

Au hasard d’une jolie rencontre blogueque, je tombe sans le vouloir sur la perle rare : le quartier qui présente le plus fort taux de natalité d’Europe. D’Europe ! En anglais dans le texte, la Nappy Valley, ou vallée des couches. Quel nom évocateur. Parmi la parentèle de toute cette marmaille, je vais bien trouver une ou deux copines, non ?

Photo-génie

– La photo a bien été prise par un photographe ? nous lance l’employée de mairie en fronçant les sourcils devant les cinq messages en gras et en rouge qui s’affichent à l’écran lors de la lecture de la photo que nous venons de lui soumettre.

Prince et moi échangeons un regard perplexe.

Sur la fameuse photo 4,5 cm x 3,5 cm (tout au moins les dimensions sont-elles correctes)  apparaît un être vivant. Même avec la meilleure volonté du monde, c’est tout ce que l’on peut en dire. A 74 heures de vie sur la photo en question, MiniPrincesse non seulement ne ressemble à rien, mais elle ne se ressemble en rien.

Ni le manque de ressemblance, ni la faible photogénie de notre fille n’émeuvent la préposée aux passeports. Ce qui la chiffonne, en revanche, c’est qu’on ne distingue pas les deux oreilles de MiniPrincesse – caractéristique apparemment essentielle pour reconnaître les terroristes potentiels en transit. Le fond n’est pas uniforme, et ô offense suprême, il est blanc ; j’ai bien pensé, dans la torpeur postnatale et baby-bluesesque, à dresser un lange encore immaculé sous ma progéniture pour faire illusion. Mais je n’ai pas réalisé que le lange s’arrêtait à la hauteur des yeux, tandis que le haut de la tête de MiniPrincesse reposait sur le drap de son berceau d’hôpital. Certes blanc immaculé lui aussi (nous sommes dans une clinique privée tout de même), mais pas du même blanc immaculé que le lange ; Prince et moi arguons donc de sa couleur grisâtre, alias « blanc cassé ». Et en parlant d’yeux, ceux de MiniPrincesse sont très très très peu ouverts – enfin, quasi fermés, quoi – les nouveaux-nés étant de roupiller la quasi-totalité du jour (notez, pas la nuit, en tout cas pas le nôtre), rendant par là-même quasi impossible la vérification du champ « couleur des yeux ». Pour la bouche fermée, la tête droite, et le fait de fixer l’objectif, on repassera.

Voyons le verre à moitié plein : pour ce qui est de l’expression neutre, en revanche, c’est gagné.

Comment ne pas prendre un bébé en photo pour son passeport

Comment ne pas prendre un bébé en photo pour son passeport

Je me retiens de rétorquer à la fonctionnaire que d’abord nous lui soumettons la photo sur laquelle MiniPrincesse ouvre le plus les yeux ET DE LOIN, et qu’en plus j’ai fait de mon mieux debout sur mon lit d’hôpital entre deux visites inopinées. A la place, j’inspire un grand coup et mens avec aplomb :

– Oui, oui, la photo a bien été prise par un photographe.

Je ne pousse pas le vice jusqu’à demander pourquoi elle ose nous poser la question.

L’employée de mairie lève un instant les yeux de son écran en gras et en rouge. Ce n’est sans doute pas tous les jours que le commun des mortels ment à un employé de la fonction publique. L’espace d’un instant, je me demande même si je ne viens pas de commettre un crime. Enfin, un délit. Enfin, quelque chose de pas bien.

MiniPrincesse choisit opportunément son moment pour se réveiller (oui, l’enfant doit être présent lors de la demande de passeport, et ce même s’il fait 40 degrés dans le service d’état civil et que l’enfant ne sait pas encore tenir sa tête), ouvrant ainsi les yeux pour prouver à l’Etat la dame qu’elle a bien les yeux bleus et qu’il ne s’agit pas d’une invention de ses parents. L’instant d’après, avec tout autant de sens du timing, elle se met à hurler. L’employée de mairie esquisse une moue, nous observe longuement, et appuie ensuite plusieurs fois avec obstination sur la touche ENTREE de son clavier.

Je mets quelques instants à comprendre qu’elle vient de forcer l’Etat le système informatique à accepter notre photo clairement défaillante.

Quelques minutes s’écoulent dans un silence respectueux (de notre part) et maussade (de sa part).

Puis, enfin :

– Le passeport de votre fille sera prêt d’ici une huitaine de jours.

Ouf. Pile pour la fin du congé paternité de Prince. Vive l’Etat civil. Vive la République. Vive la France.

« Enfin… », reprend-elle, « … si votre photo est acceptée par la préfecture. »

A bien y réfléchir, je me demande comment il se fait qu’on ne se soit fait retoquer que sur cinq points.

Le miracle de la vie (impressions d’une jeune mère)

H+4 après l’accouchement

Je me redresse sur mon lit d’hôpital et contemple MiniPrincesse. Non point éperdue d’amour – cela viendra bien plus tard – mais ébahie d’avoir permis à ce petit bout de personne d’avoir grandi en moi et d’être venue au monde. J’ai fait ça, MOI. J’ai donné la vie !

Je me sens désormais invincible.

J+1

L’agacement pointe. Moi qui avais imaginé le séjour à la maternité comme une sinécure, à mi-chemin entre hôtel 3 étoiles et cure de repos, force est de constater qu’il m’est tout bonnement impossible de me reposer – sans parler de dormir. Sages-femmes, puéricultrices, femmes de ménage, et bien évidemment amis et familles empressés de faire la connaissance de MiniPricesse : ma chambre me semble plus fréquentée que les appartements du Roi-Soleil à l’apogée de Versailles.

J+3

Je suis au fond du trou. J’ai mal partout. Je ne saurai jamais m’occuper d’un enfant. La vie c’est moche.

Vive le baby blues.

J+4

Le cordon de MiniPrincesse s’est infecté, faute de soins. Je tiens là la preuve suprême que je suis déjà une mauvaise mère et m’abîme dans des torrents de larmes. Prince, à peine plus alerte que moi, souligne que malgré le défilé constant de personnel médical, personne ne nous a expliqués les fameux soins du cordon. Je balaie d’un revers de la main cette explication à notre négligence et continue de me complaire dans l’auto-flagellation, sans remarquer que MiniPrincesse ne semble nullement gênée.

J+5

Nous voilà rentrés à la maison dans le logement où nous attendrons d’avoir le passeport de MiniPrincesse pour rentrer à la maison dans une maison que je n’ai jamais vue et où nous construirons une nouvelle vie.

Et à propos de vie…

Pour la première fois de ma vie, je suis tellement épuisée que dormir prend le pas sur manger.

Pour la première fois de ma vie, je suis tellement épuisée qu’au creux de la nuit, lorsque MiniPrincesse s’est enfin endormie pour de bon, je n’ose me lever, doutant de pouvoir franchir sans trébucher les deux pas qui me séparent de son couffin.

Pour la première fois de ma vie, je me demande comment nous avons pu omettre de réaliser, Prince et moi, que l’invitée dont nous préparions l’arrivée depuis si longtemps s’était installée chez nous POUR TOUJOURS. Et que quand bien même nous le souhaiterions, nous serions bien en peine de savoir où la renvoyer.

Pour la première fois de ma vie, j’ai de la compagnie lorsque je déguste mon traditionnel bol de céréales de quatre heures du matin : une petite boule de vie toute chaude, lovée contre moi.

Pour la première fois de ma vie, je commence à aimer ma fille.

« A New York les taxis sont jaunes, à Londres ils sont noirs et à Paris ils sont cons » (Frédéric Beigbeder)

Fin de soirée pluvieuse à Gare du Nord.

L’Eurostar a beau être pratique, rapide, propre et plutôt agréable même s’il y fait tellement froid que j’ai commencé à rapporter mes chaussons roses pour me tenir chaud aux pieds, la fin du trajet, Gare du Nord – point de chute du WE, n’est pas la partie la plus agréable de mes allers-retours Londres – Paris. Ayant un nombre limité de potes qui acceptent d’être réveillés à minuit pour me déplier leur canapé convertible, j’ai cette fois-ci décidé de rentrer dormir au domicile parental – être parent implique bien d’être réveillé par son enfant pour le restant de ses jours, non ?

D’humeur lasse et donc dépensière, je décide d’éviter l’itinéraire classique premier RER – deuxième RER – train de banlieue – marche en pleine nuit dans le froid, et de m’offrir le luxe reposant d’un taxi. Confort, chauffage et commentaire de match de foot à plein volume, me voici.

Sauf que cela fait maintenant plus de quinze minutes que j’attends dans le froid et la bruine. Du point de vue du temps, je pourrais me croire à Londres, à un détail près : les bruyantes lamentations de mes compatriotes. Là où les Anglais patientent vaillamment et même stoïquement, les Français ne cherchent nullement à dissimuler leur agacement envers les multiples défauts de la société. Morceaux choisis :

Une dame d’un certain âge, cherchant autour d’elle les regards compatissants : Y en a marre, de ces travaux ! Ils (mais qui donc ?) pourraient quand même se débrouiller pour qu’on n’attende pas des heures !

Une autre dame, engoncée dans son imperméable et l’air peu amène : Poussez pas !

Un homme d’affaires, à un couple avec deux enfants en bas âge, un bébé, une poussette et trois valises qui tente de passer devant tout le monde plus ou moins discrètement : Non mais, vous vous croyez où ? Faites la queue comme tout le monde !

Et ça commence dès le plus jeune âge, comme en témoigne une petite fille d’une dizaine d’années qui secoue la manche de sa maman en s’écriant : Maman, pourquoi on doit faire la queue ?

Pendant ce temps, les autres semblent faire un concours de soupirs.

Bon an, mal an, me voici enfin au chaud et au sec à l’arrière de mon taxi. Le chauffeur ne s’étant pas proposé d’ouvrir le coffre pour que j’y range ma valise, je la soulève tant bien que mal et la cale sur le siège arrière, en espérant qu’au moins j’échapperai au supplément bagages. Y a pas de petites économies, et c’est pas parce que je prends le taxi que je jette l’argent par les fenêtres, après tout.

Le chauffeur interrompt mes réflexions économiques nocturnes d’un ton bourru :

– C’est pour aller où ?
– (ville de la banlieue ouest parisienne où j’ai passé mes vertes années)
– (silence)
– Vous voyez où c’est ?
– Euh… non, pas trop. Vous voulez me guider ou je mets le GPS ?
– Ne vous inquiétez pas, je vais vous indiquer la route (que n’avais-je dit là). Vous passez par Opéra, puis Concorde, puis les quais, jusqu’au pont de Sèvres.

Jusqu’à Opéra, le chauffeur maîtrise à peu près. Rasséréné, il me lance même :

– Vous avez un très joli sourire, mademoiselle.

Ah, ça fait plaisir, ça, me dis-je naïvement, avant de répondre poliment :

– Merci beaucoup, Monsieur, c’est gentil.

– Non, mais vraiment, je vous le dis du fond du cœur, c’est pas tous les jours qu’on a des clientes comme vous (fatiguées ? stressées ? qui vous rembarrent pas du premier coup ?)

Je préfère ne pas pousser plus avant cette discussion et me concentre sur la passionnante émission de radio dont j’entends des bribes étonnantes. « Monsieur le Député, vous allez vraiment me dire que vous n’avez pas de quoi vous acheter de nouvelles chaussures ? ». Je ne sais pas ce que Monsieur le gentil chauffeur écoute comme station, mais c’est bon de constater qu’à la radio, on continue à traiter les sujets de fond.

Au bout de quelques minutes, nous voici à Opéra. Le chauffeur a visiblement épuisé sa connaissance de Paris (vive le GPS), car il m’interroge à nouveau :

– Et maintenant, pour Concorde, je vais tout droit, c’est ça ?
– Euh, non, à gauche, vous suivez la flèche « Concorde ».
– Là ?
– Non, ici (l’autre gauche). Là où c’est marqué « Concorde ».
– Ah, d’accord. Vous avez vraiment un très joli sourire, Mademoiselle. La prochaine fois, vous m’appelez, hein, je viens vous chercher. Et je fais même pas tourner le compteur avant.
– Euh… d’accord.
– Je fais pas ça pour toutes les clientes, hein (clin d’œil douteux), mademoiselle. Mademoiselle, Madame ?

Ouh, ça c’est subtil.

– Madame, réponds-je avec un sourire déjà plus réservé.
– Ah. (Silence dépité. Puis :) Et je vais où, là ?
– A droite. Non, pas vers les Champs-Elysées (klaxon de la voiture à notre gauche qui a bien failli nous emboutir, Gentil Chauffeur Un Peu Relou, ma valise, et moi), la suivante (l’autre droite), vers les quais.
– D’accord (il ne connaît pas Paris, mais au moins il n’est pas contrariant). Vous voulez venir vous asseoir devant pour me guider, je vous fais une place ?

Dans tes rêves.

– C’est gentil (sourire encore un peu plus crispé), mais je suis vraiment fatiguée, je vais rester là où je suis. Si ça se trouve (et si tu insistes), je vais m’endormir.
– Ah, c’est dommage. Non, parce que si vous vouliez… Point d’interrogation (sic) ?

Emerveillée par tant de délicatesse, je glousse :

– Euh, non, franchement, il ne faut pas se faire d’illusions, là !

Puisqu’il faut te mettre les points sur les « i »…

– Bon, ben je vais me contenter de votre sourire, Madame… Dommage… Comment ça se fait que toutes les femmes qui me plaisent elles soient mariées?
– Il y en a aussi des très bien qui ne le sont pas, vous savez ?
– Ah, mais moi aussi je suis marié. C’est pas un problème hein, ajoute-t-il au cas où c’est ce détail qui me retiendrait.
– Visiblement, il y en a qui sont plus mariés que d’autres. Moi, je suis mariée-mariée.

On ne peut pas faire plus clair, si ? Gentil Chauffeur Carrément Relou doit comprendre, puisqu’il n’insiste plus. Vingt minutes et pas mal d’autres klaxons plus tard, nous voici enfin parvenus à destination, dixit le GPS que le chauffeur a décidé d’allumer en désespoir de cause.

– Vous voulez que je vous aide ?

Ah tiens, il s’est souvenu que j’avais une valise.

– Non, merci, c’est gentil, ça va aller.

De toute évidence, il n’a pas dû tout à fait enregistrer le message que je n’ai eu de cesse de lui répéter durant ce long et éprouvant trajet, puisqu’il tente une dernière approche :

– Vous êtes sûre que vous ne voulez pas…

Quoi ? Te donner mon numéro de téléphone ? Te laisser me prendre sauvagement sur la banquette arrière ? T’épouser et te faire plein d’enfants ?

J’éclate carrément de rire :

– Non, vraiment, y a pas moyen, désolée !

Après ça, qu’on ne vienne plus me dire que les taxis parisiens sont désagréables.

 

Comment préparer un week-end O-PTI-MAL

Cela fait maintenant six mois que je suis à Londres. Mes journées chez SuperConseil sont pépères mais pas désagréables (forcément, ça change la vie de rentrer chez soi à 17h30 au lieu de 21h), mes soirées, plutôt vides, et les WE… inégaux, dirons-nous.

De deux choses l’une :

– Soit Prince et moi sommes à Londres en tête-à-tête. L’occasion idéale de découvrir la ville en déambulant dans les rues, main dans la main… Notre enthousiasme se heurte vite au principe de réalité : les balades en amoureux, c’est nettement moins romantique sous la pluie de Londres que dans les films américains. Surtout quand on a les pieds mouillés. 

(Vue de Londres sous la pluie depuis notre canapé, où nous finissons par passer le WE)

– Soit je rentre à Paris. Oui oui, sans Prince : ce n’est pas parce qu’il m’aime qu’il a envie de partager mes tisanes party entre copines.
Là, c’est toute une gymnastique qui commence.

J-14 : début d’un grand festival d’emails (envoyés plus ou moins discrètement de chez SuperConseil). Deux semaines, c’est en effet le préavis minimum requis par mes très populaires amis pour me réserver un « créneau » dans leur WE – « Attends, t’as déjà oublié ce que c’était la vie parisienne ? Bien sûr que si, j’ai envie de te voir, mais je suis super busy ! Je regarde ce que je peux faire, et je reviens vers toi ». Sans commentaire). Tout commence donc par un envoi massif mais personnalisé de mails ayant généralement pour contenu une variation du texte suivant :

– Salut Truc / Truquette / Machin / Machine, je suis de passage à Paris ce WE et ça me ferait très plaisir de te voir. Quand es-tu disponible ? »
Première phase accomplie.

J-13 à J-6 : recueil des réponses dans un magnifique tableau Excel réalisé pour l’occasion (je ne bosse pas dans un cabinet de conseil pour rien). Cela me permet de prendre la mesure du problème : Truquette n’est dispo que pour un apéro, mais Machin aussi, et comme ils n’ont rien à se dire, impossible de les voir en même temps. Par ailleurs, Machine a un mariage, et Truc n’est pas sûr d’être libre, mais peut-être que si, entre 14h et 16h uniquement. Argh. Début de la troisième phase.

J-6 à J-3 : s’ensuit une sorte de Tetris (ah, Tetris, soupire l’ado en moi) mondain où, au lieu de d’empiler le plus grand nombre possible de briques dans un espace restreint, il s’agit d’enchaîner le plus de repas possible dans un temps plus que limité. Truc étant finalement dispo pour un déj dans le 14e (« Mais il faut que je décolle à 14h »), Truquette pour un apéro dans le 18ème, et Machin uniquement pour un dîner si c’est près de chez lui en banlieue… combien de kilos va prendre Eva in London en 48 heures ?

J-2 : inévitable supra optimisation de dernière minute suite au mail de Machin : « Désolé Eva in London, j’avais complètement oublié qu’on fêtait les 60 ans de mon père samedi soir, on peut se voir à un autre moment ? ». Ben, comment te dire… Non. Et en plus, maintenant, il faut que je me trouve un plan pour le créneau le plus stratégique du WE.

J-1, 23h30 : bouclage de valise – d’ailleurs étonnamment volumineuse pour 48 heures de papotage. Je suis sûre d’avoir oublié quelque chose… Ah, ça me revient : je glisse dans la poche avant (où il passera d’ailleurs le WE) mon joli fichier Excel imprimé en couleur (merci, SuperConseil).

A vos marques, prête, partez, Eva in London.

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Et vous, les exilés à Paris, Londres ou Moscou, comment gérez-vous les retours au bercail ?