Trouver une place en crèche à Londres… ou Eva in London à la recherche d’une oreille compatissante

(suite de ce billet)

Cernes maquillés, kilos tant bien que mal dissimulés, je me suis donc présentée à ce fameux entretien chez BankCompany®. Si ma gentille cliente a remarqué l’état de congélation de mon cerveau, elle a dû mettre mon affligeant manque de vivacité sur le compte de la timidité. Quoi qu’il en soit, j’ai décroché un boulot. Et pas n’importe lequel : grouillotte manager (bon, personne ne me demande de manager personne, mais passons).

J’ai eu le culot de demander un 4/5ème. ; je l’ai obtenu. J’avais même évoqué la possibilité d’un 3/5ème, mais là, je me suis quand même fait renvoyer dans mes buts.

C’est loin ; je lirai dans le métro (NB – lecture (nom féminin) : activité inaccessible à la jeune mère au foyer, sauf entre deux et trois heures du matin).

C’est un CDD ; cela me réjouit secrètement, moi qui tremble à l’idée de confier MiniPrincesse entre des mains inconnues. Je me figure qu’il sera ainsi plus aisé de revenir au bercail s’il s’avérait que mon activité professionnelle de grouillotte manager qui ne manage personne traumatise ma fille.

Bref, ma crainte de la prison à vie rester au foyer contre mon gré devenant temporairement sans objet, il faut bien que mon angoisse existentielle se fixe sur autre chose.

Et, une fois n’est pas coutume, c’est Prince qui en fait les frais.

– BankCompany® veut que je commence dans trois semaines. Tu te rends compte, trois semaines ?!

– Hmmm… (sans lever les yeux de son nouveau joujou iPad)

– On ne va JAMAIS trouver un mode de garde pour MiniPrincesse en trois semaines !

– Mais si (idem)

– Ecoute, les crèches me rient au nez lorsqu’elles apprennent qu’on cherche une place pour un enfant déjà né. Apparemment, deux semaines après la naissance, c’est déjà trop tard, les listes d’attente sont pleines !

Légère hyperbole de ma part, mais le fait est que décrocher une place en crèche à Londres relève du Graal, a fortiori dans notre cher quartier de la vallée des couches. Et lorsque, ô miracle, une place se libère, encore faut-il être Crésus pour en profiter, avec des frais avoisinant les 1 400 livres par mois. Nul besoin de préciser que l’Etat providence français, avec sa politique familiale volontariste, est bien loin.

Prince, flegmatique :

– Mais non.

Puis, remarquant que les onomatopées et monosyllabes risquent de lui occasionner une volée de bois vert, il se fend de quelques mots supposés me réconforter :

– Ne t’inquiète pas. On va trouver.

– Et si on fait chou blanc ?

– Hmmm…

Constatant que mon cher époux a à nouveau les yeux rivés sur son écran, j’abats mon joker :

– On pourrait toujours faire venir ma mère ?

Prince redresse la tête, alarmé. Il est temps de porter le coup de grâce. J’ajoute :

– Juste quelques semaines ?

Mon mari tressaille, et se met immédiatement à l’action.

– Bon. S’il n’y a pas de place en crèche, on va chercher une nounou. J’ai justement entendu parler d’un site très bien…

Bref, Eva in London et Prince partent à la recherche de SuperNanny.

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Tentative de réintégration professionnelle (ou comment « reprendre le travail » après un bébé, quand on n’a pas de travail)

– Tu crées ZERO valeur pour la société.

Voilà ce qu’avait décrété un « ami » à propos de ma situation professionnelle – au chômage – lorsque j’ai débarqué à Londres pour y suivre Prince. Comme disent les Anglais, avec de tels amis, a-t-on encore besoin d’ennemis ?

Enfin. J’ai pris acte de sa remarque, et me suis consacrée quatre années durant à l’étude de données de salaire chez SuperConseil. O joie et épanouissement.

Aujourd’hui, j’ai beau m’occuper tant bien que mal de MiniPrincesse depuis six mois déjà, force est de constater que le regard que la société porte sur moi n’a pas changé. Et maintenant qu’ « on » (ma mère / ma belle-mère / ma meilleure amie / ma pharmacienne) a épuisé le sujet de mon accouchement (péri ou pas péri, est-ce que j’ai eu très mal ou très très mal, combien pesait MiniPrincesse au gramme près et autres questions passionnantes), « on » (ma mère / ma belle-mère / ma meilleure amie / ma pharmacienne) n’a de cesse de me demander quand je compte « reprendre le travail ».

Et chacune a son avis sur la question.

Ma mère, dont le congé maternité n’aurait duré que quelques heures, le temps de rentrer et de sortir de la clinique, plisse le nez à chaque fois qu’elle me demande quand mes « vacances » prendront fin.

Ma belle-mère, qui, à chaque enfant, s’est arrêtée trois ans pour les « élever elle-même », fronce les sourcils lorsqu’une malencontreuse remarque (« Prince, au moins, a cinq semaines de congés par an ») lui laisse penser que  je ne baigne pas dans la félicité absolue.

Ma meilleure amie, qui « comme tout le monde » en France a repris le boulot lorsque son bébé a atteint le grand âge de deux mois et demi, me lance des regards courroucés lorsque je lui explique que MiniPrincesse « est encore si jeune pour la confier à des inconnus ».

Ma pharmacienne pose la question, mais au fond, s’en fiche comme de sa première boîte de Prozac. C’est toujours ça.

Yummy mummy

Quoi qu’il en soit, je suis bien en peine de répondre. Prise en flagrant délit de désorientation professionnelle, je marmonne vaguement « sais pas », « tellement épanouissant de voir MiniPrincesse grandir » et « on verra ». Je ne peux même pas arguer d’un hypothétique congé parental puisque j’ai eu la brillante idée de démissionner juste avant de tomber enceinte. Oui, j’adore m’occuper de MiniPrincesse. Oui, sans aide de l’Etat providence français, mon salaire couvrira à peine la nounou / nursery / childminder. Mais si je continue à converser diversification et développement moteur, c’est bientôt moi qui aurai besoin de soins.

Je n’en suis d’ailleurs pas à ma première tentative de réintégration professionnelle.

Lorsque MiniPrincesse avait trois mois, j’ai manqué tomber de ma chaise en découvrant une annonce de job trop beau pour être vrai :

« Poste flexible pour Français habitant à Londres »

Il s’agissait de s’occuper à distance (vive les nouvelles technologies) du site français d’une entreprise anglaise, fondée par un couple du quartier.

C’était effectivement trop beau pour être vrai, le couple en question passant plus de temps à s’écharper et s’affubler de noms d’oiseaux qu’à cogiter sur leur développement à l’international.

L’entreprise fit faillite deux mois après que j’aie jeté l’éponge. Pure coïncidence, bien sûr.

Me voici revenue à la case départ (pour rappel : zéro création de valeur). Je suis assaillie par les pires angoisses. Jamais je ne retrouverai un emploi. Je suis condamnée à passer ma vie au foyer. Ma carrière est finie.

Une nuit d’insomnie, je n’y tiens plus, et contacte une brillante ancienne cliente de mon époque SuperConseil, . Elle ne s’étonne guère de l’heure à laquelle mon mail lui parvient (3h17 du matin) et me propose immédiatement un rendez-vous. Et pas pour parler biberons.

We are back in business !

Voyage voyage (d’affaires)

Un déplacement professionnel version Eva in London commence généralement par une valise bouclée à la va-vite, tard – bien trop tard – la veille au soir. J’oublie toujours au moins une chose ; de préférence, un objet dont l’absence ne manquera pas d’être remarquée : ma seule et unique veste de tailleur, mon bloc-notes, ou tout simplement un haut propre pour le lendemain.

La nuit venue, c’est Prince qui, vaillant, se lève pour aller expliquer à notre progéniture que non, la nuit on ne mange pas, la nuit on ne joue pas, et la nuit on ne réveille pas Papa et Maman qui sont fatigués et se lèvent tôt demain. Se recouche. Se relève pour expliquer que non, la nuit, etc, etc. Se recouche, etc, etc.

Le marathon démarre à l’aube (même pas naissante).

5h09 (ne jamais mettre son réveil à heure pile !) : brusquement réveillée par la sonnerie de mon blackberry, je cherche à tâtons comment l’éteindre, n’y arrive pas, il sonne de plus en plus fort, je jure, cherche encore, puisque c’est comme ça j’allume la lumière, Prince grogne, j’éteins le blackberry, la lumière et saute du lit.

5h25 : appel du taxi (Prince grogne un peu plus fort). « Ah, vous êtes déjà là ? J’arrive tout de suite ». Je suis encore en pyjama.

5h32 : je m’affale dans le taxi, direction Heathrow.

5h55 : je me souviens que j’ai oublié de retirer du liquide pour payer la course. Et réalise que j’ai gardé mon informe haut de pyjama rose fuschia au lieu d’enfiler l’impeccable chemine repassée la veille (par Prince).

6h30 : arrivée à Heathrow. Sécurité. Devant mon refus de pénétrer à l’intérieur du scanner tout neuf, le responsable m’informe « à regret » que si ça ne me plaît pas, je n’ai qu’à rentrer chez moi. Je me prends à imaginer tout ce que je pourrais bien faire d’une journée tranquille à la maison (lire des magazines, aller chez le coiffeur, écrire un billet pour mon blog). Puis je pense à mon chef et au fait que gagner de l’argent, c’est quand même bien. Je rentre dans le scanner.

Les joies de la vie d'Eva in London

10h30 : au comble du glamour, j’atterris au fin fond de l’Allemagne, ni maquillée, ni coiffée.

10h42 : maquillée, plus ou moins coiffée, haut chic et flambant neuf trouvé à prix d’or dans LA boutique chic de l’aéroport, je me dirige d’un pas assuré vers la sortie. WonderWoman, c’est moi. Rien ne m’arrête.

10h45 : oh, un stand de massage ! Hum. Je grimace en constatant que, rapport au shopping improvisé, je suis déjà en retard pour ma réunion de 11h. Ce sera pour le retour.

11h10 : essouflée, décoiffée et maquillage déjà considérablement défraîchi, j’arrive en trombe dans la salle de réunion. Bredouille un « Entschuldigung » (excusez-moi). Réalise que j’ai interrompu la présentation du big boss. M’assois et me ratatine dans mon siège pour tenter de me faire oublier.

18h : je rentrerais bien à l’hôtel, mais tout le monde est encore au bureau. Damn it ! Au moins, à Londres, j’ai l’excuse de la nounou pour partir tôt.

18h30 : c’est pas tout ça, mais après le minuscule sandwich allemand de ce midi, je rentrerais bien dîner, moi.

19h35 : enfin, big boss est parti. Soupir à peine étouffé de ses collaborateurs.

19h36 : le bureau est vide.

19h55 : je m’attable avec satisfaction à la table du restaurant, me félicitant d’avoir décliné le dîner d’affaires proposé à contrecœur par big boss. Découvrir la ville où je n’ai jamais y avoir mis les pieds ? Faire connaissance avec mes collègues ? Très peu pour moi. Un repas tranquille préparé par d’autres mains que les miennes, une soirée en tête-à-tête avec Internet, et une nuit de sommeil garantie sans interruption (« non, la nuit, on ne mange pas, etc., etc. ») ? Voilà une offre bien plus alléchante.

Toute à la lecture de Grazia International Herard Tribune, je fais tomber mon assiette à pain qui se brise en mille morceaux. Un silence surpris s’abat immédiatement sur la salle de restaurant, jusqu’à ce que la serveuse vienne promptement ramasser les débris. Elle se relève, me lance un coup d’œil, et m’enlève couteau à pain et verre à vin. On ne sait jamais.

20h02 : la serveuse revient me retirer ma serviette (à la réflexion ?).

20h05 : je scrute le menu du restaurant en me demandant si je tente ce velouté de châtaignes à la truffe, et si oui, si le mot truffe apparaîtra sur la note de frais.

20h14 : je réprime un sourire lorsque l’homme d’affaires assis à la table d’à côté de moi me dévisage sans vergogne. « Il ne peut résister à mon sex appeal dévastateur de business woman », me gargarisé-je. Puis je me rappelle l’assiette cassée et réalise que l’homme n’est pas intéressé mais tout simplement narquois.

21h05 : retour dans ma chambre (seule). J’essaie de regarder la télé en allemand, renonce au bout de huit minutes et enchaîne joyeusement avec une émission de cuisine en français. Vive TV5 Monde !

21h30 : quel bonheur que de pouvoir se coucher à 20h30, heure anglaise. Allez, encore un petit tour sur ce blog d’une copine, et j’arrête.

23h20 : il faut vraiment que je cesse de glander sur Place des tendances / Facebook / Pensées de ronde, m’admonesté-je.

23h45 : extinction des feux. Si, si.

La suite au prochain épisode…

De l’importance de la Guinness dans le succès professionnel outre-Manche

– Tu ne vas pas assez au pub, me décrète mon chef, SuperChef, d’un ton sans appel.

S’il y a bien une phrase qu’un employé français ne risque pas d’entendre de la part de son supérieur hiérarchique, c’est bien celle-ci. Sauf si la scène se déroule en Angleterre…

Ironiquement, c’est justement au pub que SuperChef m’assène ce verdict. C’est un vendredi soir comme les autres, une grise soirée de novembre où il vente et pleuvine dehors. Un soir où toute personne normale – du haut de ma chauvine mauvaise foi, j’entends par là un Français – se dépêcherait de se carapater du travail en songeant : « Ah, qu’est-ce que je serai mieux à la maison ! ».

Mais nous sommes en Angleterre. Et rien de tel qu’un vendredi soir, même pluvieux, pour faire sortir l’Anglais de sa réserve toute britannique. A 18 heures tapantes (ou 17h30, voire même 16h59 chez SuperConseil), l’Anglais range ses stylos, éteint son ordinateur et s’exclame à la cantonade : « Ah, qu’est-ce qu’on sera mieux au pub ! Je vous retrouve en bas, hein ? ».

En effet, la « socialisation » (suis-je en train de commettre un odieux anglicisme ?) ne se déroule pas, comme en France, autour de la machine à café. Tout au plus les Anglais échangent-ils quelques banalités très politiquement correctes lorsqu’ils se croisent autour de la théière : je vous avais déjà relaté mes doutes et mon expérience en la matière.

Mais les ragots, les futures promotions, les réorganisations faussement secrètes, la raison pour laquelle SuperChef, est arrivé en retard et tout échevelé à la dernière grand-messe SuperConseil-lesque ? Tout ça, c’est au pub que ça se passe. La morale de l’histoire : en n’allant pas au pub, je passe à côté de 99% de ce qui se joue dans les coulisses du monde redoutable de SuperConseil. D’où le reproche de SuperChef.
Et je serais bien en peine de lui démontrer le contraire. Lui soutenir que « c’est juste que, chaque fois que j’y vais, ça tombe un soir où tu n’es pas là » ? Peine perdue : SuperChef est là tous les soirs ou presque ; d’ailleurs, c’est justement pour ça qu’il est arrivé en retard et en piteux état à la réunion de service mentionnée ci-dessus. SuperChef a raison : je ne fréquente pas suffisamment le pub. Conséquence : je connais mal les ragots, peu mes collègues, et pas du tout les faiblesses de mon chef. Mais j’ai de bonnes raisons.

Les ragots sont toujours à peu près de la même teneur :

– Tel sous-grouillot va démissionner, ayant réalisé que tant qu’à exercer un métier aussi épanouissant que sous-grouillot, autant être grassement payé pour. Les cordonniers étant éternellement les plus mal chaussés, c’est loin d’être le cas lorsqu’on vend des bases de données de salaire pour SuperConseil

– Telle grouillote améliorée (pour rappel, la structure hiérarchique de SuperConseil se trouve dans ce billet) vient de réaliser que sa vocation consistait non pas à grouilloter, mais à ouvrir un bar en Thaïlande / être vendeuse dans une boutique de haute couture / devenir psychologue (exemples tous véridiques)

– Tel ponte adjoint n’est pas en vacances, mais chez lui, au fond du trou, vu qu’il vient de se faire virer comme un malpropre. OK, il avait rempli 3 de ses 4 objectifs, mais comme les 3 objectifs en question étaient les objectifs-pipeau-qu’on-va-inscrire-pour-faire-plaisir-aux-ressources-humaines (exemple : « Se montrer disponible et jouer le rôle de mentor pour les juniors de l’équipe ») et le quatrième, non atteint, « Atteindre XXX 000 livres de chiffre d’affaires », le calcul a été vite fait.

– Au contraire, tel autre ponte adjoint est sur le point d’être promu Grand Ponte. Pas d’explication à l’horizon – sauf si « Lécher les bottes de Super-Grande-Ponte plusieurs fois par semaine depuis trois ans » constitue une raison valable.

Passons à la deuxième chose que je loupe : me lier davantage avec mes collègues. Là, je dois bien avouer l’horrible vérité : je préfère de loin passer la soirée à jouer à mon jeu vidéo préféré qu’à créer du lien social. En tout cas avec mes camarades SuperConsultants. Déjà, avec le bruit ambiant, je comprends un mot sur trois, ce qui rend toute conversation difficile à suivre. Par ailleurs, l’essentiel des conversations porte sur des références culturelles qui m’échappent (la télé-réalité anglaise / les ragots de SuperConseil sur lesquels j’ai un retard impossible à rattraper / la télé-réalité anglaise). Enfin, le niveau d’alcoolémie augmentant de manière absolument régulière tout le long de la soirée, tout ce beau monde parle de plus en plus fort et articule de moins en moins : bien vite, je ne comprends plus qu’un mot sur quatre.
Parfois, prenant pitié de mon air perplexe, l’un de mes collègues répète à mon intention la dernière phrase prononcée. Très fort. J’essaie d’expliquer que je ne suis pas sourde, juste pas anglophone. Et que je n’ai pas la télé.

Là, mon interlocuteur prend ça pour une blague – après quatre ou cinq pintes, tout paraît amusant – et éclate de rire, reprenant aussi sec la conversation avec le reste du groupe. Pour mieux connaître mes collègues, il faudrait donc déjà comprendre ce qu’ils disent. Sauf si « mieux les connaître » veut tout simplement dire « savoir à quoi ils ressemblent quand ils ont trop bu ».

Enfin, quant aux faiblesses de mon chef, une soirée suffit à les identifier :

1. La Guinness
2. La Guinness
3. La Guinness
Eh oui : SuperChef est irlandais.

Tout cela explique sans doute pourquoi je n’honore plus guère le pub de ma présence que lors des pots de départ groupés (comme celui du sous-grouillot, grouillotte améliorée et sous-ponte dont je vous parlais plus haut), prétextant le reste du temps un départ à Paris / un mal de crâne après une dure semaine de travail / une sortie au théatre (sous-entendu : « Vous voyez, y a pas que la télé-réalité dans la vie ! »).
Mes collègues ne s’y trompent guère : preuve en est faite lorsque l’un d’eux conçoit et fait imprimer un jeu de cartes à l’effigie de chacun des employés du service, chaque carte indiquant le niveau d’ébriété moyen de la personne, ses phrases fétiches au pub et sa boisson préférée, la mienne ne comporte… rien.
Parce que je n’ai pas de carte du tout : il a oublié que je faisais partie du service.
« Ben oui, tu viens jamais au pub ».
Et pour cause.

Et vous, comment vous entendez-vous avec vos collègues ? Ils sont plutôt machine à café, cantine ou sortie après le travail ?

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Des mérites de la procrastination en entreprise, ou comment briller en ne faisant absolument rien d’utile (2)

Mes brèves mais intenses expériences du monde du travail, fût-ce dans une multinationale de l’agro-alimentaire, un hebdomadaire économique très sérieux ou une entreprise de cours de cuisine, m’ont appris une règle immuable : toujours avoir l’air occupé. Froncer les sourcils ne gâche rien, même et surtout si vous êtes en réalité en train de vous escrimer les yeux pour décider si ce sac à -90% sur eBay est une contrefaçon ou pas.

Bref, comme toujours, la forme compte au moins autant que le fond. Ca s’appelle être politique. Chez SuperConseil, ça saute aux yeux : les grands pontes et leurs adjoints (pour un rappel de la structure hiérarchique en vigueur chez SuperConseil, voir ici) maîtrisent cet art à la perfection. Toujours un sourire triomphant aux lèvres (« Je n’aime pas me vanter, alors je ne dirai rien, mais n’ai-je pas l’air d’avoir encore conclu une énorme vente ? »), ils parlent fort à leurs infortunés voisins d’open-space (c’est pas parce qu’on est ponte qu’on a son propre espace vital) pour bien montrer qu’eux ne croulent pas sous les basses tâches. Non, eux, ils ont la situation bien en main ; c’est primordial, dans un pays où rester après 18h30 n’est pas considéré comme un signe de dévouement, mais de désorganisation. Certains poussent même le bouchon jusqu’à traverser l’open space en long, en large et en travers plusieurs fois par jour en claironnant leur dernière pseudo-réussite à date (« Je n’aime pas me vanter, alors je ne dirai rien, mais honnêtement, heureusement que j’étais là pour convaincre le client que c’était la bonne solution…. »)

Vous l’aurez compris, chez SuperConseil, je suis à bonne école.

Puisque je n’ai pas encore de téléphone professionnel et que je me refuse obstinément à communiquer mon numéro de portable personnel aux clients (s’ils se posent des questions en dehors des heures de boulot, le répondeur, c’est fait pour ça), il me faut adopter une stratégie différente pour me faire mousser. Je décide de commencer par dresser une liste de choses à faire aussi longue que le bras. Et, pour faire bonne figure, je déclare à qui veut bien l’entendre (oui, moi aussi je sais faire monter le volume sonore de l’open space) que je pars m’isoler en salle de réunion, car « j’ai besoin de me concentrer pour ce que j’ai à faire (sous-entendu : moi) ».

Une fois tranquillement installée, et après une bonne vingtaine de minutes passée à répondre à quelques mails personnels, je me mets à répertorier TOUTES les tâches à exécuter, du contrat à signer et classer au fameux démarchage téléphonique en passant par cette formation client que je repousse depuis plusieurs jours déjà. Mon but : démontrer par A+B qu’il m’est tout bonnement et scientifiquement impossible de faire du business development en cette période particulièrement chargée. Démontrer à qui ? Mais à SuperChef, bien sûr, qui impressionné par l’effervescence qui se dégagera de ma personne (rappel : prendre l’air pressé, voire débordé par moments bien choisis), s’inquiètera de savoir si « je gère ». Là, altière, je le rassurerai : évidemment que je gère, et d’ailleurs voici la liste de tous mes pseudo-succès dont il n’a pas besoin de savoir qu’ils datent un peu / sont allègrement enjolivés / n’auront absolument aucune retombée commerciale. « En revanche, im-pos-sible- de me poser tranquillement pour planifier le business development cette semaine, mais bon, comme tu le vois, commercialement, ça va très très bien quand même ». SuperChef repartira enchanté, et moi, dédouanée.

Plan machiavélique : top départ. A moi les courriers insipides, les fichiers Excel à remettre à jour et les coups de fil de politesse aux clients, bref, tout ce qui ne présente ni intérêt intellectuel, ni risque d’échec. Aux autres, la réflexion et l’action.

Euh… vous croyez que quelque chose ne tourne pas rond chez moi ?

Des mérites de la procrastination en entreprise, ou comment briller en ne faisant absolument rien d’utile (1)

Depuis mon retour de vacances-préparatifs-de-mariage, je ne sais pas, j’ai moins la niaque au boulot. Peut-être les innombrables newsletters intitulées « Eva, pour le plus beau jour de votre vie, choisissez la robe XXX / les fleurs YYY / le mari ZZZ » me distraient-elles de mes responsabilités professionnelles. Pour rappel, ma mission de SuperConsultante – puisque je l’ai acceptée – consiste à aider les entreprises à payer leurs employés le moins possible situer les salaires qu’elles offrent par rapport au marché. Mission dont je m’acquitte honorablement jusqu’ici, ayant établi d’excellentes relations avec mes clients. Mon secret, c’est de m’adapter le plus possible à leurs attentes :

– laisser tranquilles ceux qui croient mieux connaître le logiciel SuperConseil que moi ;

– passer un coup de fil de temps en temps à ceux qui ont la flemme de décrocher leur téléphone, mais sont bien contents qu’on leur explique comment utiliser l’outil qu’ils ont décrit comme « indispensable » à leur chef au moment du budget… et qu’ils n’ont pas ouvert depuis ;

– et rendre régulièrement visite à ceux qui s’ennuient tellement dans leur poste que la visite de SuperConsultants leur permet de « briser la routine » (parfois, le monde de l’entreprise me déprime), ainsi qu’à ceux qui, au contraire, sont tellement sous pression qu’ils vous supplient de venir les écouter se plaindre de leur chef, du nouveau comité de direction, du dernier SuperProjet en date, etc.

SuperChef est catégorique : d’après lui, je maîtrise de mieux en mieux la relation client. Je traduis : « tu rapportes assez d’argent à SuperConseil pour que je ne me fasse pas agonir d’insultes par mon chef, HyperChef, au moment de mon évaluation annuelle. »

Le hic, c’est qu’au lieu de me laisser me reposer sur mes lauriers et me consacrer à l’organisation de mon mariage, SuperChef a décidé « d’étendre mon portefeuille clients », comme on dit en langage-business-qui-se-la-tape. Je traduis : « Eva in London, ta mission, si tu l’acceptes, sera d’exercer plus de responsabilités pour le même salaire. »
Pour corser le tout, SuperChef n’a rien trouvé de mieux que de me vendre ce « nouveau défi » sous le titre « business development », à savoir du commercial pur et dur. Je ne voudrais pas critiquer, mais SuperChef me semble avoir du progrès à faire en termes d’adaptation à ses collaborateurs – non mais sérieusement, vous me voyez faire du démarchage téléphonique ?

« Bonjour, Eva in London à l’appareil, SuperConsultante chez SuperConseil. En tant que grouillotte, on m’a demandé de vous vendre des bases de données géniales dont vous vous servirez une fois par an, mais qui vous aideront à faire semblant de maîtriser votre poste. Ca vous intéresse ? ». Le tout en anglais, avec l’accent bien sûr.

Telle Sœur Anne ne voyant rien venir, je ne vois aucun « prospect » (terme business-qui-se-la-tape pour désigner les clients potentiels) succomber au laïus élaboré par le service marketing de SuperConseil. Soupir. Comme il me paraît délicat de faire part à mon chef de mes multiples doutes (en vrac : sur le bien-fondé de nos services, mes capacités de SuperVendeuse, la patience et/ou la crédulité des « prospects »…), je me résigne : je vais devoir me lancer dans le démarchage téléphonique et le « strategic business development ».

C’est alors qu’une idée machiavélique germe dans mon esprit : à défaut de me décarcasser pour SuperConseil, ne pourrais-je pas… faire semblant de me décarcasser pour SuperConseil ?

Pour cela, un remède éprouvé s’impose : la procrastination.

PS : trop de cynisme tue-t-il le cynisme ? Et est-il possible de bien faire son travail tout en conservant un minimum de recul par rapport à ce que l’on fait ?

Pourquoi les femmes ne devraient jamais tomber malades

Chez les Anglais, chochotte est un terme proprement masculin ;  ici, on se plaît à rappeler que lorsqu’une femme a un rhume, c’est bien un simple rhume (cold), alors que lorsque c’est le mâle qui est atteint, le rhume mute en véritable grippe… très masculine (man flu). Prononciation correcte de man flu : teintée d’ironie toute britannique, laissant penser que les hommes, décidément, n’aiment rien tant que se faire materner, chouchouter et bichonner lorsqu’ils sont malades. Les soins seront de préférence prodigués par une infirmière souriante, blonde et en blouse blanche (la pudeur m’empêchant de développer cette description), mais à défaut, une épouse d’ordinaire acariâtre, brune et en jogging fera l’affaire à la condition expresse qu’elle prenne la maladie de l’homme très au sérieux.

Et c’est ainsi que perdure la paix des ménages durant les rhumes des hommes. Cette grave maladie constitue somme toute une épreuve parmi d’autres dans le parcours du combattant de la vie conjugale : certains couples en ressortent fragilisés (un gémissement de trop, et le couperet tombe : « Tu as un rhume, tu n’es pas en train de vivre tes dernières heures ! Maintenant ça suffit, tu te lèves et tu m’aides à préparer le dîner ! »), d’autres renforcés (« Que tu as été courageux, mon chéri. Tu m’as l’air en bien meilleure forme. Pour fêter ta guérison presque complète, et si on se mijotait un petit repas aux chandelles ? »)

Tout est une question de diplomatie.

Ami(e) lecteur / lectrice, tu ne seras pas surpris(e) d’apprendre que la diplomatie n’est pas mon fort. En revanche, être malade, si. La chochotte du couple, c’est moi, moi, et moi.

Illustration cette semaine :

–          Lundi : dans le bus qui me mène chez SuperConseil, comme à l’habitude, je m’emmitoufle dans mon écharpe à la moindre toux suspecte (elles le sont toutes), au moindre éternuement (on ne t’a jamais appris à mettre la main devant la bouche, ou tu veux vraiment partager tes microbes avec tous le bus, parce que je crois qu’il y en a, au fond, sur qui tu n’as pas postillonné), à la moindre figure fiévreuse. Ce n’est pas de ma faute : telle une malédiction, une phobie de la saleté et des microbes se transmet de mère en fille dans ma famille depuis trois générations.

–          Mardi : étant parmi les dernières arrivées au bureau, je constate avec surprise qu’il reste une place au milieu de six bureaux occupés par des collègues tous plus sympathiques et bienveillants les uns que les autres. Cinq minutes me suffisent à comprendre : deux d’entre eux éternuent et se mouchent à qui mieux mieux. C’était bien la peine de changer trois fois de place dans le bus ce matin. Et quelque chose me dit que je risque de passer pour une antisociale finie si je traite mes collègues malades en pestiférés et change de place ici aussi. Déjà qu’on me reproche régulièrement de ne pas aller assez souvent au pub…

–          Mercredi : d’abord, des frissons. Puis mal à la gorge. Enfin, un lancinant mal de crâne. Pas de doute : malgré mes efforts, j’ai été contaminée. Je suis malade. Ma première pensée : « Je peux me faire plaindre ! ». Je passe l’après-midi à soupirer, tousser, me prendre la tête entre les mains. Rien n’y fait : personne ne semble rien remarquer. On dirait presque qu’ils ont mieux à faire que de se préoccuper de mon état de santé (travailler ?).

Aux grands maux, les grands remèdes. Je lance à la cantonade :

– Quelqu’un aurait une aspirine ? Je ne me sens pas bien du tout, j’ai mal à…

Sans attendre la fin de mon monologue, une  collègue (une seule !) daigne relever la tête, farfouille dans son tiroir et me tend des cachets sans un mot. C’est tout ? Pas de « Oh, poor you » cher aux Anglais ? Pas de commisération ? C’est sûr, je trouverai une oreille plus clémente auprès de Prince. Je lui envoie aussitôt un mail suintant l’auto-apitoiement. La réponse ne se fait pas attendre. Elle tient en une ligne : « Prends une aspirine ». Super.

–          Mercredi soir : initialement décidée à réserver un accueil plutôt froid à Prince, je change d’avis en repensant aux nombreux échecs passés consécutifs à cette stratégie. Je choisis donc la lamentation, avec tenue assortie : pyjama, chaussettes de randonnée extra-chaudes, et trois pulls dont deux à capuche. Hélas ! Mon cher et tendre n’apparaît particulièrement désireux de jouer les infirmières. Au quatrième verre d’eau demandé (pas exigé, hein, demandé ; ce n’est pas parce que je suis malade que j’en oublie les bonnes manières), il se met à soupirer. Nouveau soupir quand je lui indique ma température pour la douzième fois en trois heures (oui, je prends ma température tous les quarts d’heure, on n’est jamais trop prudent). Il me réconforte quand même lorsque je fonds en larmes à la vision d’un 38,5°. C’est sûr, c’est le début de la fin (je vous l’avais bien dit, que j’étais une chochotte.)

–          Jeudi : je ne vais évidemment pas au bureau,  (même pas besoin de congé maladie chez SuperConseil). Prince n’a pas pris sa journée pour rester avec à mon chevet, mais il répond sans faille aux nouvelles que je lui envoie régulièrement (température, état général, moral). Je fulmine contre le cabinet de GP (general practitioners, c’est-à-dire généralistes) qui m’indique que si je veux faire deux heures de queue pour m’entendre dire que « ça ira mieux avec une bonne cup of tea et du repos, pas besoin d’antibiotiques, Mademoiselle », libre à moi. Je me défoule avec six épisodes de suite de Grey’s Anatomy. Les beaux chirurgiens du Seattle Grace Hospital hier soir s’avérent bien plus réconfortants qu’un GP réel mais désobligeant.

Lorsque Prince rentre à la maison, il me trouve au lit, le regard vague  après quatre heures de télé et portant les mêmes vêtements que la veille,. S’il frémit, il n’en montre rien. Il va même jusqu’à m’embrasser… sur la joue. N’empêche, je suis déconcertée : le rôle de garde-malade n’a pas l’air de séduire Prince. On dirait même que c’est une corvée. Je ne suis pas dupe : je le vois bien à son regard, quand je gémis « Je ne me sens pas bien pour la huitième fois en deux heures (presque aussi souvent que je prends ma température, en somme).

–          Vendredi : je reste à la maison, j’ai encore un peu de fièvre. Enfin, j’avais 37,5° hier soir. Ca compte, non ? De toute façon, le plus important, c’est la santé. Je ne vais quand même pas être malade le WE, non plus ?

Voici enfin venu le vendredi soir, et avec lui, la fin de ma maladie. Je reprends peu à peu forme humaine, délaisse mes deux pulls devenus superflus, et enfile une paire de chaussettes normales. Et si je me réjouis de cette guérison quasi-miraculeuse, ma jubilation n’est rien à côté de celle de Prince. Il m’avoue alors la vérité : non, ma tenue de malade n’est pas sexy. Non, mon ton geignard et mon auto-apitoiement non plus. Non, s’occuper d’une loque à peine visible derrière deux capuches n’est ni viril, ni gratifiant.

Etrange, étrange. Moi, j’adore m’occuper de Prince lorsqu’il est malade. Le problème, c’est qu’il ne l’est jamais.

Congé maladie à l’anglaise

Ce mariage me stresse plus qu’autre chose.

Comme je souffre d’un cruel manque d’expérience dans la préparation de mariage, je n’ai pas la moindre idée de la manière dont je suis censée m’y prendre. Et la pression, elle, ne se fait pas attendre : non seulement le mariage apparaît comme un excellent prétexte pour claquer en quelques heures plusieurs mois de salaire (coût moyen d’un mariage selon l’INSEE : 11 800 €), mais le rapport qualité / prix de ces fugaces moments doit aussi être au rendez-vous. Selon les magazines / prestataires / salons du jour J et autres industriels de l’engagement, gare à vous, future mariée, si cette journée n’est pas au moins « le plus beau jour de votre vie ». Vous en serez tenue personnellement responsable.

Au bout de quinze jours d’intenses rongements d’ongles sur fond de culpabilité (tant d’inaction, un phénomène rare et mal vécu par Eva in London), je me lance dans un exercice apparemment simple : la liste d’invités. Ben oui, si je n’arrive même pas à plancher sur une simple liste – le B.A-BA, me susurrent Jolie Mariée et Un mariage réussi – l’affaire est sans doute bien mal engagée. Ce qui se confirme quand, après trois brouillons, je soumets fièrement à mes parents une tentative présentable :

– Et Prince, il compte venir, à ce mariage ? Parce qu’il n’invite pas beaucoup de monde, commence par remarquer mon père d’un ton égal.

De fait, avec 45 personnes de mon côté, une petite quinzaine du côté de Prince, c’est déséquilibré pour le moins. Heureusement (?), ma mère ne me laisse guère le temps de répondre :

– Tu as oublié ta marraine, relève-t-elle, légèrement surprise. Et pour cause : c’est elle qui l’a choisie.

– Et ton parrain, s’empresse d’ajouter mon père, dont l’agacement devient perceptible. Et pour cause : c’est lui qui l’a choisi.

Me revoici donc au point de départ, avec pour seuls moyens les sentencieuses injonctions de Jolie Mariée et mon courage… soit un équipement largement insuffisant. Pour la première fois depuis mon arrivée en Angleterre, j’envisage très sérieusement de recourir à l’arme fatale des British : to call in sick, se faire porter pâle.

Car ici, rien de plus simple que de sécher le boulot. Et comme la glande constitue l’un de mes sujets de prédilection, je me suis immédiatement intéressée à cet étrange phénomène : certains jours – et plus particulièrement les lendemains de sortie au pub, donc le vendredi, mais le lundi, mardi, mercredi et jeudi ça marche aussi – certains de mes collègues n’apparaissent tout simplement pas au boulot.
D’après les guidelines des ressources humaines, tout SuperConsultant malade doit appeler son supérieur hiérarchique avant 10h. Pour pouvoir faire une grasse mat’ avant de s’offrir le fameux English breakfast dont les vertus sur la gueule de bois ne sont plus à démontrer ? Ou pour être sûr que le dit supérieur hiérarchique soit arrivé au travail, car lui aussi, selon toute probabilité, a trouvé le réveil difficile après une soirée agitée ? Certains parent à cette question en envoyant un email laconique en rentrant du pub ; une technique qui ne semble fonctionner qu’auprès de chefs singulièrement accommodants.

Quoiqu’il en soit, je suis quelque peu effarée, tant devant la fréquence des « congés maladie » de mes collègues que devant le mystère qui les entoure :

– Qu’est-ce qu’il a, James / Mark / Alessandro / Meindert ? demandé-je au début, pleine de sollicitation envers mes pauvres collaborateurs.

– Oh, je ne sais pas… un rhume / une migraine / mal au ventre / pas envie de bosser aujourd’hui, je crois, me répond-on invariablement en haussant les épaules.

Mais le plus déconcertant, pour moi, c’est qu’il ne s’agit pas d’une coutume propre à SuperConseil. Lorsque je confie mon étonnement à mon amie Claire, londonienne comme moi, elle s’esclaffe :

– Congé maladie, congé maladie, mais c’est un truc de Français, ça ! Ici, si les Anglais attendaient un RDV chez le médecin (apparemment, cela peut prendre longtemps, très longtemps…) pour leur signer leur arrêt de travail, ils ne s’en sortiraient pas. Et puis, arrêt de travail ou pas, qu’ils aient la gueule de bois / une grippe / une gastro-entérite / une angine, le médecin leur répond immanquablement « Have a cup of tea et reposez-vous, ça ira mieux d’ici deux ou trois jours ! ». Du coup, c’est ce qu’ils font :  ils se passent de visite médicale et restent tranquillement au lit en attendant des jours meilleurs, d’autant plus sereins qu’ils savent que c’est précisément le conseil que le médecin leur aurait donné ! On dira ce qu’on voudra, mais leur système a le mérite d’être cohérent.

Voilà qui donne matière à réflexion.

– Mais attends, il y a des abus, quand même ? Et le contrôle de la Sécu pour vérifier que tu es bien au fond de ton lit à gémir, et pas en train de faire les boutiques ?

Claire ne relève pas ce vestige de réflexe français (« Et le bon vieux contrôle de l’Etat, dans tout ça ? ») et répond, gênée :

– En même temps, difficile de le leur reprocher : dans ma boîte (Claire travaille chez un concurrent indirect de SuperConseil), on nous donne d’office huit jours de sick leave (congé maladie ?) à utiliser sur l’année… alors, si tu as une santé de fer, autant en profiter !

– Et si tu es vraiment malade et que les huit jours n’y suffisent pas ?

– Ben… tant pis pour toi.

Enfin, comme chez SuperConseil et dans bien d’autres entreprises britanniques, le nombre de jours autorisés semble être directement lié à la crédulité patience du supérieur hiérarchique, le congé maladie à l’anglaise a encore de beaux jours devant lui… et moi, une occasion inespérée de retravailler ma liste d’invités pour éviter de nouveaux incidents diplomatiques.


L’aventure du chili con carne, suite et fin

Le suspense était intenable : Eva in London mangera-t-elle tout son chili con carne comme une sage petite fille ? Retournera-t-elle en larmes chez Vittorio, quémandant sa dose quotidienne d’huile d’olive et de parmesan ? Jettera-t-elle, enragée, son chili con carne à la poubelle en maudissant à tout jamais Marks et Spencer de lui avoir proposé de « compter sur eux » ?

Je reconnais que la conclusion de l’article précédent était quelque peu abrupte. Mais quel intérêt présente bien la dégustation d’un chili con carne industriel ? pensais-je naïvement. Pourtant, vous avez été des dizaines, que dis-je, des centaines, à m’envoyer des messages indignés. « Alors, alors ? Et après ?». Je cède : voici l’aventure de l’aventure du chili con carne, suite et fin.

Y en a quand même parmi vous qui doivent vraiment s’ennuyer au boulot. Moi, j’dis ça, j’dis rien.


Résignée, je libère le plateau plastique de chili con carne de la manche en papier toujours estampillée « Comptez sur nous », et me plonge dans les instructions.

–          « Retirez le papier » : jusque là, rien que de très logique

–          «  Percez le film plastique de quelques trous à l’aide d’une fourchette » : d’emblée, ça se corse. Chez SuperConseil, les SuperConsultants ont tendance à piquer les fourchettes en métal. Pratique mystérieuse, mais qui a le don d’énerver John, dit John des Services Généraux. John des Services Généraux rappelle régulièrement que les couverts en métal, ça coûte cher, et que les voler, quand on est SuperConsultant, ce n’est quand même pas une façon très correcte d’arrondir les fins de mois. Du coup, on en est réduit aux fourchettes en plastique – ce qui est maaaaal pour l’environnement, et pas du tout pratique pour « percer le film plastique de quelques trous ». Bref, trois fourchettes cassées plus tard, je décide que le bilan carbone de mon déjeuner est déjà assez lourd comme ça, et j’arrache allègrement tout le film plastique.

–          « Réchauffez au micro-ondes uniquement : 4,5 minutes pour un four de 750 watts, 4 minutes pour un four de 850 watts ». Et le four micro-ondes SuperConseil de 800 watts ? Allez, on ne recule pas devant une petite règle de trois. C’est beaucoup plus technique que ce que je pensais, de réchauffer un plat cuisiné. Je préférais quand Vittorio remplissait bien mon Tupperware et qu’il dégoulinait d’huile au fond. Au moins, les instructions étaient simples : 1/ manger 2/ ne pas culpabiliser.

–          « A la fin de la cuisson, vérifiez que le plat est chaud » : cette remarque me laisse perplexe. Ils vont nous rappeler qu’il faut une fourchette (en plastique) et un couteau (on n’en a plus, le budget étant épuisé à mi-année après un rythme de disparition beaucoup trop rapide), et une serviette autour du cou, et un verre d’eau aussi ? Il n’y a plus de limite à la complicité avec le consommateur.

–          Ne pas re-réchauffer : tellement important que c’est marqué en gras. En même temps, faut pas se mentir. 380 calories de chili con carne super allégé, si on en laisse, c’est qu’il doit être tellement mauvais qu’on ne risque pas de le finir au repas suivant.

Allez, passons à la dégustation, sous peine d’en reprendre pour un troisième billet sur le chili con carne, et faut quand même pas abuser des bonnes choses. Bilan en trois points :

  1. Quand Marks et Spencer disent quelque chose, c’est comme Jacques, on fait ce qu’ils nous demandent. On n’arrache donc pas le film plastique comme une sauvage, à moins de vouloir nettoyer honteusement mais rapidement (pour éviter de s’attirer les foudres de John des Services Généraux) le micro-ondes entièrement repeint de sauce marron/rouge.
  2. Le chili con carne britanninque noté « peu épicé » (un piment sur un maximum de trois), pour un palais français, ça reste assez corsé pour en avoir les larmes aux yeux
  3. Paradoxalement, on retrouve aussi le goût de l’ingrédient principal… l’eau.

La conclusion qui s’impose, c’est que Marks et Spencer ne font quand même pas aussi bien que la cuisine que Vittorio. Non, sérieusement, c’est correct, sans plus. Heureusement, il me reste des dizaines d’autres plats sur lesquels je peux compter : nouveau bilan d’ici quelques semaines. 

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PS : en bonus, un sketch so British qui ne manque jamais de me faire rire, et qui devrait rappeler à certains les ficelles de la télé-réalité (ah, l’île de la tentation… que de bons souvenirs) :

Pause déjeuner à l’anglaise (3) : le plat cuisiné

La mort dans l’âme, et trois kilos en plus sur les hanches, je me résous donc à prendre le chemin de Marks & Spencer. Comme je suis toujours aussi désemparée devant une poêle et une casserole, il me faut en effet trouver un nouveau cuisinier. Alors que je pénètre dans le supermarché intitulé « Simply Food » en me remémorant avec nostalgie les lasagnes supra-caloriques de Vittorio, je trouve immédiatement de quoi regonfler le moral des troupes : les rayons débordent de dizaines, que dis-je, de centaines de plats cuisinés différents. Visiblement, je ne suis pas la seule à ne pas savoir / vouloir / daigner cuisiner dans ce pays. Camarades handicapés de la spatule, unissons-nous ! Faisons carillonner les caisses des supermarchés !

Toute à mon euphorie consommatrice, je m’égare dans les rayons « world food » : du curry de canard ( ?) aux cannellonis chères à mon ex-cuisinier, tout est là. Hélas, impossible de trouver un plat à moins de 600 calories.

Petit rappel : un plat à plus de 400 calories, quand on veut perdre du poids, c’est moyen. Plus de 500, c’est mal. Plus de 600, c’est de l’auto-sabotage. Tout comme en dessous de 300, s’affamer au déjeuner me paraissant être la meilleure façon d’échouer une heure après, hagard et honteux, devant le distributeur de barres chocolatées.

Résignée, je me dirige donc vers les plats « Count on us » : comptez sur nous. Etrange appellation s’il en est. Que se proposent donc de faire les marketeurs de l’illustre chaine de supermarchés ? Comment souhaitent-ils que  nous, consommateurs à la recherche de plats cuisinés allégés –  en beurre, crème et toute autre graisse, mais délicieux quand même – comptions sur eux ? Enigmatique.

Pas désarçonnée pour un sou, j’étudie longuement – très longuement – la gamme de plats-sur-lesquels-on-peut-compter-même-si-on-ne-sait-pas-très-bien-pourquoi. L’appel de l’estomac se faisant de plus en plus durement ressentir, je porte mon choix sur un chili con carne.

 

L’affaire se présente bien. Mon déjeuner :

– se situe pile-poil dans la sacro-sainte fourchette de calories (entre 300 et 400, pour ceux qui suivent les règles érigées par l’éminente nutritionniste Eva in London)

– est servi avec du riz long grain (très chic, tout ça)

– est pauvre en graisses saturées (le nouveau dada des nutritionnistes)

– cerise sur le gâteau, il m’apporte même une des cinq portions de fruits et légumes recommandées par le PNNS anglais. Intrigant : cette portion vient-elle du riz ? de la viande ? du sachet plastique ? Ne posons pas de questions.

Je suis également rassurée de ne trouver ni E304, ni gomme de xanthane ni autre horreur industrielle dans mon plat – on n’est pas chez Marks & Spencer pour rien (meme si j’y ai déjà trouvé de la limonade contenant des ingredients aussi banals que de la graisse ou du sel). En revanche, je reste interloquée par le premier ingrédient, donc celui qui pèse le plus lourd dans mon plat : de l’eau.

J’hésite à reposer ce déjeuner sur lequel je comptais tant, et à retourner aussi sec chez Vittorio – qui, lui, coupe sûrement ses plats à l’huile plutôt qu’à l’eau . Puis je me rappelle le verdict impitoyable de ma balance.

Va pour le chili con carne. Mais je vais peut-être devoir me mettre à faire la cuisine, après tout. 

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