« A New York les taxis sont jaunes, à Londres ils sont noirs et à Paris ils sont cons » (Frédéric Beigbeder)

Fin de soirée pluvieuse à Gare du Nord.

L’Eurostar a beau être pratique, rapide, propre et plutôt agréable même s’il y fait tellement froid que j’ai commencé à rapporter mes chaussons roses pour me tenir chaud aux pieds, la fin du trajet, Gare du Nord – point de chute du WE, n’est pas la partie la plus agréable de mes allers-retours Londres – Paris. Ayant un nombre limité de potes qui acceptent d’être réveillés à minuit pour me déplier leur canapé convertible, j’ai cette fois-ci décidé de rentrer dormir au domicile parental – être parent implique bien d’être réveillé par son enfant pour le restant de ses jours, non ?

D’humeur lasse et donc dépensière, je décide d’éviter l’itinéraire classique premier RER – deuxième RER – train de banlieue – marche en pleine nuit dans le froid, et de m’offrir le luxe reposant d’un taxi. Confort, chauffage et commentaire de match de foot à plein volume, me voici.

Sauf que cela fait maintenant plus de quinze minutes que j’attends dans le froid et la bruine. Du point de vue du temps, je pourrais me croire à Londres, à un détail près : les bruyantes lamentations de mes compatriotes. Là où les Anglais patientent vaillamment et même stoïquement, les Français ne cherchent nullement à dissimuler leur agacement envers les multiples défauts de la société. Morceaux choisis :

Une dame d’un certain âge, cherchant autour d’elle les regards compatissants : Y en a marre, de ces travaux ! Ils (mais qui donc ?) pourraient quand même se débrouiller pour qu’on n’attende pas des heures !

Une autre dame, engoncée dans son imperméable et l’air peu amène : Poussez pas !

Un homme d’affaires, à un couple avec deux enfants en bas âge, un bébé, une poussette et trois valises qui tente de passer devant tout le monde plus ou moins discrètement : Non mais, vous vous croyez où ? Faites la queue comme tout le monde !

Et ça commence dès le plus jeune âge, comme en témoigne une petite fille d’une dizaine d’années qui secoue la manche de sa maman en s’écriant : Maman, pourquoi on doit faire la queue ?

Pendant ce temps, les autres semblent faire un concours de soupirs.

Bon an, mal an, me voici enfin au chaud et au sec à l’arrière de mon taxi. Le chauffeur ne s’étant pas proposé d’ouvrir le coffre pour que j’y range ma valise, je la soulève tant bien que mal et la cale sur le siège arrière, en espérant qu’au moins j’échapperai au supplément bagages. Y a pas de petites économies, et c’est pas parce que je prends le taxi que je jette l’argent par les fenêtres, après tout.

Le chauffeur interrompt mes réflexions économiques nocturnes d’un ton bourru :

– C’est pour aller où ?
– (ville de la banlieue ouest parisienne où j’ai passé mes vertes années)
– (silence)
– Vous voyez où c’est ?
– Euh… non, pas trop. Vous voulez me guider ou je mets le GPS ?
– Ne vous inquiétez pas, je vais vous indiquer la route (que n’avais-je dit là). Vous passez par Opéra, puis Concorde, puis les quais, jusqu’au pont de Sèvres.

Jusqu’à Opéra, le chauffeur maîtrise à peu près. Rasséréné, il me lance même :

– Vous avez un très joli sourire, mademoiselle.

Ah, ça fait plaisir, ça, me dis-je naïvement, avant de répondre poliment :

– Merci beaucoup, Monsieur, c’est gentil.

– Non, mais vraiment, je vous le dis du fond du cœur, c’est pas tous les jours qu’on a des clientes comme vous (fatiguées ? stressées ? qui vous rembarrent pas du premier coup ?)

Je préfère ne pas pousser plus avant cette discussion et me concentre sur la passionnante émission de radio dont j’entends des bribes étonnantes. « Monsieur le Député, vous allez vraiment me dire que vous n’avez pas de quoi vous acheter de nouvelles chaussures ? ». Je ne sais pas ce que Monsieur le gentil chauffeur écoute comme station, mais c’est bon de constater qu’à la radio, on continue à traiter les sujets de fond.

Au bout de quelques minutes, nous voici à Opéra. Le chauffeur a visiblement épuisé sa connaissance de Paris (vive le GPS), car il m’interroge à nouveau :

– Et maintenant, pour Concorde, je vais tout droit, c’est ça ?
– Euh, non, à gauche, vous suivez la flèche « Concorde ».
– Là ?
– Non, ici (l’autre gauche). Là où c’est marqué « Concorde ».
– Ah, d’accord. Vous avez vraiment un très joli sourire, Mademoiselle. La prochaine fois, vous m’appelez, hein, je viens vous chercher. Et je fais même pas tourner le compteur avant.
– Euh… d’accord.
– Je fais pas ça pour toutes les clientes, hein (clin d’œil douteux), mademoiselle. Mademoiselle, Madame ?

Ouh, ça c’est subtil.

– Madame, réponds-je avec un sourire déjà plus réservé.
– Ah. (Silence dépité. Puis :) Et je vais où, là ?
– A droite. Non, pas vers les Champs-Elysées (klaxon de la voiture à notre gauche qui a bien failli nous emboutir, Gentil Chauffeur Un Peu Relou, ma valise, et moi), la suivante (l’autre droite), vers les quais.
– D’accord (il ne connaît pas Paris, mais au moins il n’est pas contrariant). Vous voulez venir vous asseoir devant pour me guider, je vous fais une place ?

Dans tes rêves.

– C’est gentil (sourire encore un peu plus crispé), mais je suis vraiment fatiguée, je vais rester là où je suis. Si ça se trouve (et si tu insistes), je vais m’endormir.
– Ah, c’est dommage. Non, parce que si vous vouliez… Point d’interrogation (sic) ?

Emerveillée par tant de délicatesse, je glousse :

– Euh, non, franchement, il ne faut pas se faire d’illusions, là !

Puisqu’il faut te mettre les points sur les « i »…

– Bon, ben je vais me contenter de votre sourire, Madame… Dommage… Comment ça se fait que toutes les femmes qui me plaisent elles soient mariées?
– Il y en a aussi des très bien qui ne le sont pas, vous savez ?
– Ah, mais moi aussi je suis marié. C’est pas un problème hein, ajoute-t-il au cas où c’est ce détail qui me retiendrait.
– Visiblement, il y en a qui sont plus mariés que d’autres. Moi, je suis mariée-mariée.

On ne peut pas faire plus clair, si ? Gentil Chauffeur Carrément Relou doit comprendre, puisqu’il n’insiste plus. Vingt minutes et pas mal d’autres klaxons plus tard, nous voici enfin parvenus à destination, dixit le GPS que le chauffeur a décidé d’allumer en désespoir de cause.

– Vous voulez que je vous aide ?

Ah tiens, il s’est souvenu que j’avais une valise.

– Non, merci, c’est gentil, ça va aller.

De toute évidence, il n’a pas dû tout à fait enregistrer le message que je n’ai eu de cesse de lui répéter durant ce long et éprouvant trajet, puisqu’il tente une dernière approche :

– Vous êtes sûre que vous ne voulez pas…

Quoi ? Te donner mon numéro de téléphone ? Te laisser me prendre sauvagement sur la banquette arrière ? T’épouser et te faire plein d’enfants ?

J’éclate carrément de rire :

– Non, vraiment, y a pas moyen, désolée !

Après ça, qu’on ne vienne plus me dire que les taxis parisiens sont désagréables.

 

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18 réflexions sur “« A New York les taxis sont jaunes, à Londres ils sont noirs et à Paris ils sont cons » (Frédéric Beigbeder)

  1. « Une dame d’un certain âge, cherchant autour d’elle les regards compatissants » Elle partout ou tu vas y’en a une. Sauf a Londres, mais en France et en Belgique y’a un distributeur de ptite vieille râleuse très efficace qui en met une a chaque point ou tu risque d’attendre.

  2. Pont de sèvres !!! c’est chez moi. Vive les sévriens!!!
    Bravo pour ton blog, il est vraiment super. un peu de rire dans une journée, cela fait un bien fou.

  3. Ahh, c’est exactement ça! A chaque fois que j’arrive Gare du Nord vers la queue du taxi (que je ne prends même pas, je vais y fumer), je me dis « mais qu’est-ce que je fais dans ce pays?? ». Et après je prends le métro, et continue à me dire la même chose…

  4. aaahhhh ! tu fais chavirer les coeurs !!! tu sais, ya la ligne « anti-relou » de Manu sur fun radio, 06 34 62 26 28, c’est pratique quand ya un relou qui te demande ton phone !

  5. A quand les black cabs à Paris avec vitre entre le chauffeur et soi même pour pouvoir discuter, rêver, regarder par la fenêtre mutique, tranquillement, sans être dérangée par des pseudo conversations oiseuses ou graveleuses?

  6. Dis donc, mais tu lui aurais pas tapé dans l’oeil à ce chauffeur de taxi ? Surement que tu dois avoir un joli sourire 🙂
    Et pour repartir ? tu l’as appelé ? wouarf wouarf.
    Bien relou le gars quand même 😦 ça file moyennement les chocottes quand même ton récit…

    • C’est rigolo que vous parliez de peur. J’ai dû en faire un peu trop dans ce billet, car je n’ai jamais eu peur… c’était plutôt du badinage, un peu appuyé il est vrai.
      Cela dit, je n’ai pas rappelé 😉

  7. Pingback: Le doux pays de mon enfance | Impertinentes chroniques d'une maman française à Londres

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