Toute la vérité sur Eurostar (par quelqu’un qui le connaît bien)

Eurostar et moi avons tout du couple. Du vieux couple, pour être précise.

Comme beaucoup, nous avons connu la passion des débuts. Nous allions jusqu’à se voir une, deux ou même trois fois par mois. Tous les prétextes étaient bons : un mariage, un anniversaire, un dîner de potes… nous ne pouvions nous rassasier l’un de l’autre. A 45 euros l’aller-retour en tarif jeune (si, si), je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Au bout de quelques mois, lorsque la fascination a commencé à s’émousser, nous avons déployé des trésors d’inventivité pour entretenir la flamme (« 2h15 au lieu de 2h40 ! C’est presque comme si on habitait encore à Paris ! » NB : tout est dans le presque) et briser la routine (« Eurostar a le plaisir de vous accueillir dans la nouvelle gare de St Pancras International, où vous trouverez un bar à champagne et de nombreux autres commerces pour rendre votre voyage toujours plus agréable »).

Malgré toute la bonne volonté du monde, le temps fait son œuvre : Eurostar et moi sommes aujourd’hui ce qu’il convient d’appeler de vieux amants.

Nous nous connaissons mieux que personne, nous chamaillons sans que le cœur y soit puisque nous savons bien, au fond, que nous ne saurions nous passer l’un de l’autre, et surtout, nos petites habitudes sont désormais solidement ancrées.

– On anticipe : 120 jours à l’avance très précisément, me voici sur www.eurostar.com pour tenter de dénicher un éventuel billet à tarif abordable. Encore raté, à moins de m’éclipser discrètement du bureau sur les coups de 15 heures pour attraper le train de 16h01. Mais si je ne veux pas passer de Superconsultante à Superglandue, puis Superchômeuse, je ferais peut-être mieux d’éviter.

– On n’hésite pas à regarder ailleurs, en comparant attentivement les tarifs SNCF et Eurostar pour voir si ça vaut le coup de rester fidèle. Voyons, avec le taux de change du jour, en convertissant le tarif SNCF en livres, etc., etc.

– En cas de petite écartade, on reste bien sûr discret, et on se réserve le droit de changer d’avis et de revenir à son régulier : hop, une petite option gratuite d’une semaine sur le site SNCF… hélas plus possible.

– On s’obstine à emporter toute sa maison avec soi quand on part en vacances, en se disant comme les vieux « on ne sait jamais » : oui, c’est parfaitement normal que je n’arrive à soulever ma valise ni à l’aller (et pour cause, elle est pleine d’objets lourds et parfaitement inutiles à entreposer pour toujours à confier à mes parents, comme mes albums photo de 1997 à 2002 pourtant soigneusement rapportés dans l’autre sens) ni au retour (et pour cause, elle est pleine d’objets lourds et toujours parfaitement inutiles, comme des conserves de macédoine de légumes, des bocaux de cornichons et surtout 3 à 4 kilos de bon pain parisien à congeler dès l’arrivée pour tenir jusqu’au prochain voyage).

– On sait jusqu’où on peut pousser le bouchon avant que l’autre ne s’énerve pour de bon : Eurostar a beau m’ordonner de me présenter au minimum 30 minutes avant le départ, je sais bien qu’il ne fera que hausser les sourcils et bougonner un peu si je me pointe, haletante et en sueur, 11 minutes avant.

– On chouchoute les enfants : il paraît qu’il existe un monde merveilleux – le Salon, pardon, le Frequent Traveller Lounge en bon français – où on sert du chocolat chaud et où on peut chaparder pommes, bouteilles d’eau et Pleine Vie magazine. Jamais eu le droit de rentrer.

– On sourit devant la naïveté des petits jeunes : « A moi la jelly ! La Marmite ! Les pubs ! Les pintes de bière bon marché ! » se disent les débutants touristes. « Je ferais mieux de foncer au bar avant que les Anglais ne le prennent d’assaut », se disent les expats et autres vieux couples voyageurs chevronnés.

– On connaît nos petites faiblesses :

  • Sa radinerie : chez Eurostar, il fait toujours froid. Très froid.
  • Son manque d’attention aux autres : entre les Anglais qui débouchent un médiocre mousseux avant même le train parti (« So exciting to have champagne on the Eurostar ! ») et les banquiers français qui braillent des informations confidentielles dans leur téléphone portable, Eurostar me donne parfois envie d’aller le tromper avec Easyjet ou Air France. NS : paraît-il qu’à partir de septembre 2012, il y aura des wagons silencieux – mais pour les riches uniquement (en leisure select et business). Les pauvres peuvent se brosser continuer à être importunés par le film du voisin.
  • Ses tics de langage, comme la sempiternelle annonce « Le bar restera ouvert pour dix minutes supplémentaires », insupportable anglicisme qui ne manque pas de me hérisser. Non, me retiens-je de vociférer, en français on dit « Le bar restera ouvert ENCORE DIX MINUTES » !
  • Mon audace virant parfois à l’effronterie : « Bonjour, Monsieur le chef de bord, pourrais-je aller en première, s’il vous plaît ? Ah, il en coûtera 80 livres ? Et gratuitement, je peux y aller, y a plein d’Anglais bruyants et saoûls dans mon wagon ? Non ? »

– Et on s’y habitue : à peine installée, on sort le kit mémé la polaire (rapport au froid), les boules Quiès (rapport aux Anglais comme aux annonces de la non-défunte compagnie des Wagons Lits), et on arrête de demander à être surclassée à l’œil.

– On a tendance à tenir l’autre pour acquis : en quadruplant ses tarifs en six ans (de 80 à plus de 300 euros pour un aller-retour modifiable), Eurostar s’est vraiment (re)lâché sur les prix. Il a beau être plus rapide, plus facile à vivre et plus charmant que ses rivaux aériens, je trouve qu’il pousse le bouchon un peu loin.

– Avec l’âge, on devient pointilleux, voire maniaque : la rumeur court qu’Eurostar paierait des agents secrets pour débusquer les petits malins qui grappilleraient les points de fidélité qui ne leur appartiennent pas / tentent d’échanger sur le marché noir un billet non échangeable (malgré son prix ahurissant de 150 euros) / achètent sans rougir un billet en tarif jeune (j’ai ainsi très longtemps eu moins de 26 ans)

– Mais on sait sortir le grand jeu quand il le faut vraiment : même avec toute la mauvaise foi du monde, je me dois d’admettre une chose. Quand il veut, Eurostar fait preuve d’une amabilité et d’une souplesse tout bonnement exceptionnelles. Modifier mon billet non modifiable parce que je me suis trompée de train en réservant ? Aucun problème, ma douce. Annuler mon billet non annulable parce que je suis au fond de mon lit ? C’est pas un souci, et remets-toi vite, ma chérie. Enfin, ça dépend si (le téléconseiller) Eurostar est bien luné ce jour-là (NB : si ce n’est pas le cas, réessayer avec un autre téléconseiller mieux disposé 30 minutes plus tard).

Vous l’aurez compris, on a beau avoir nos défauts… Eurostar et moi, c’est pour la vie (sauf si je trouve mieux ailleurs).

Et vous, avec Eurostar, c’est la haine, l’indifférence, l’affection ou le grand amour ?

PS : billet évidemment non sponsorisé !