De l’importance de la Guinness dans le succès professionnel outre-Manche

– Tu ne vas pas assez au pub, me décrète mon chef, SuperChef, d’un ton sans appel.

S’il y a bien une phrase qu’un employé français ne risque pas d’entendre de la part de son supérieur hiérarchique, c’est bien celle-ci. Sauf si la scène se déroule en Angleterre…

Ironiquement, c’est justement au pub que SuperChef m’assène ce verdict. C’est un vendredi soir comme les autres, une grise soirée de novembre où il vente et pleuvine dehors. Un soir où toute personne normale – du haut de ma chauvine mauvaise foi, j’entends par là un Français – se dépêcherait de se carapater du travail en songeant : « Ah, qu’est-ce que je serai mieux à la maison ! ».

Mais nous sommes en Angleterre. Et rien de tel qu’un vendredi soir, même pluvieux, pour faire sortir l’Anglais de sa réserve toute britannique. A 18 heures tapantes (ou 17h30, voire même 16h59 chez SuperConseil), l’Anglais range ses stylos, éteint son ordinateur et s’exclame à la cantonade : « Ah, qu’est-ce qu’on sera mieux au pub ! Je vous retrouve en bas, hein ? ».

En effet, la « socialisation » (suis-je en train de commettre un odieux anglicisme ?) ne se déroule pas, comme en France, autour de la machine à café. Tout au plus les Anglais échangent-ils quelques banalités très politiquement correctes lorsqu’ils se croisent autour de la théière : je vous avais déjà relaté mes doutes et mon expérience en la matière.

Mais les ragots, les futures promotions, les réorganisations faussement secrètes, la raison pour laquelle SuperChef, est arrivé en retard et tout échevelé à la dernière grand-messe SuperConseil-lesque ? Tout ça, c’est au pub que ça se passe. La morale de l’histoire : en n’allant pas au pub, je passe à côté de 99% de ce qui se joue dans les coulisses du monde redoutable de SuperConseil. D’où le reproche de SuperChef.
Et je serais bien en peine de lui démontrer le contraire. Lui soutenir que « c’est juste que, chaque fois que j’y vais, ça tombe un soir où tu n’es pas là » ? Peine perdue : SuperChef est là tous les soirs ou presque ; d’ailleurs, c’est justement pour ça qu’il est arrivé en retard et en piteux état à la réunion de service mentionnée ci-dessus. SuperChef a raison : je ne fréquente pas suffisamment le pub. Conséquence : je connais mal les ragots, peu mes collègues, et pas du tout les faiblesses de mon chef. Mais j’ai de bonnes raisons.

Les ragots sont toujours à peu près de la même teneur :

– Tel sous-grouillot va démissionner, ayant réalisé que tant qu’à exercer un métier aussi épanouissant que sous-grouillot, autant être grassement payé pour. Les cordonniers étant éternellement les plus mal chaussés, c’est loin d’être le cas lorsqu’on vend des bases de données de salaire pour SuperConseil

– Telle grouillote améliorée (pour rappel, la structure hiérarchique de SuperConseil se trouve dans ce billet) vient de réaliser que sa vocation consistait non pas à grouilloter, mais à ouvrir un bar en Thaïlande / être vendeuse dans une boutique de haute couture / devenir psychologue (exemples tous véridiques)

– Tel ponte adjoint n’est pas en vacances, mais chez lui, au fond du trou, vu qu’il vient de se faire virer comme un malpropre. OK, il avait rempli 3 de ses 4 objectifs, mais comme les 3 objectifs en question étaient les objectifs-pipeau-qu’on-va-inscrire-pour-faire-plaisir-aux-ressources-humaines (exemple : « Se montrer disponible et jouer le rôle de mentor pour les juniors de l’équipe ») et le quatrième, non atteint, « Atteindre XXX 000 livres de chiffre d’affaires », le calcul a été vite fait.

– Au contraire, tel autre ponte adjoint est sur le point d’être promu Grand Ponte. Pas d’explication à l’horizon – sauf si « Lécher les bottes de Super-Grande-Ponte plusieurs fois par semaine depuis trois ans » constitue une raison valable.

Passons à la deuxième chose que je loupe : me lier davantage avec mes collègues. Là, je dois bien avouer l’horrible vérité : je préfère de loin passer la soirée à jouer à mon jeu vidéo préféré qu’à créer du lien social. En tout cas avec mes camarades SuperConsultants. Déjà, avec le bruit ambiant, je comprends un mot sur trois, ce qui rend toute conversation difficile à suivre. Par ailleurs, l’essentiel des conversations porte sur des références culturelles qui m’échappent (la télé-réalité anglaise / les ragots de SuperConseil sur lesquels j’ai un retard impossible à rattraper / la télé-réalité anglaise). Enfin, le niveau d’alcoolémie augmentant de manière absolument régulière tout le long de la soirée, tout ce beau monde parle de plus en plus fort et articule de moins en moins : bien vite, je ne comprends plus qu’un mot sur quatre.
Parfois, prenant pitié de mon air perplexe, l’un de mes collègues répète à mon intention la dernière phrase prononcée. Très fort. J’essaie d’expliquer que je ne suis pas sourde, juste pas anglophone. Et que je n’ai pas la télé.

Là, mon interlocuteur prend ça pour une blague – après quatre ou cinq pintes, tout paraît amusant – et éclate de rire, reprenant aussi sec la conversation avec le reste du groupe. Pour mieux connaître mes collègues, il faudrait donc déjà comprendre ce qu’ils disent. Sauf si « mieux les connaître » veut tout simplement dire « savoir à quoi ils ressemblent quand ils ont trop bu ».

Enfin, quant aux faiblesses de mon chef, une soirée suffit à les identifier :

1. La Guinness
2. La Guinness
3. La Guinness
Eh oui : SuperChef est irlandais.

Tout cela explique sans doute pourquoi je n’honore plus guère le pub de ma présence que lors des pots de départ groupés (comme celui du sous-grouillot, grouillotte améliorée et sous-ponte dont je vous parlais plus haut), prétextant le reste du temps un départ à Paris / un mal de crâne après une dure semaine de travail / une sortie au théatre (sous-entendu : « Vous voyez, y a pas que la télé-réalité dans la vie ! »).
Mes collègues ne s’y trompent guère : preuve en est faite lorsque l’un d’eux conçoit et fait imprimer un jeu de cartes à l’effigie de chacun des employés du service, chaque carte indiquant le niveau d’ébriété moyen de la personne, ses phrases fétiches au pub et sa boisson préférée, la mienne ne comporte… rien.
Parce que je n’ai pas de carte du tout : il a oublié que je faisais partie du service.
« Ben oui, tu viens jamais au pub ».
Et pour cause.

Et vous, comment vous entendez-vous avec vos collègues ? Ils sont plutôt machine à café, cantine ou sortie après le travail ?

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Pause déjeuner à l’anglaise (2) : le delicatessen

Je serai une vraie Anglaise ou ne serai pas : les premières semaines de mon expatriation anglaise sont placées sous le signe de l’intégration. Je suis bien décidée à ce que mes journées ressemblent le plus possible à celles des autochtones, à savoir :

– commencer par une réconfortante tasse de thé (mais sans lait ni sucre, au grand dam de mes collègues)

– travailler dur pour pouvoir se payer un sandwich à la fois cher et contenant cinq fois la limite quotidien recommandée de graisses saturées

– terminer la journée en beauté : non pas au resto avec d’autres Français égarés – pardon, expatriés – à Londres (« Venir à Londres pour rencontrer des compatriotes, quelle absurdité ! » m’exclamai-je maintes fois naïvement), mais au pub avec ses collègues. C’est-à-dire à la fois transi de froid (il y a toujours un Anglais bien intentionné pour s’écrier « Oh, il reste une table dehors, génial ! », alors qu’il fait 10 degrés), et saoule (il faut bien se réchauffer).

Mais avant d’aborder le riche sujet des soirées arrosées au pub, attardons-nous encore sur ce moment bien insignifiant dans la vie d’un Anglais : la pause déjeuner. Dans l’esprit « Food is Fuel » (le slogan de mon collègue James), le seul but est de se remplir l’estomac pour tenir jusqu’à 17h, voire amortir la première pinte de 17h30 si le sandwich est vraiment gigantesque.

Telle l’exploratrice Alexandra David-Néel observant les Tibétains, j’étudie donc attentivement le comportement de mes collègues dans notre semblant de cuisine / cantine :

– quelques-uns sortent du réfrigérateur gracieusement mis à notre disposition par SuperConseil des restes de takeaway curry (très populaire après une cuite, donc très populaire)

– d’autres, plus chanceux, réchauffent un petit plat généralement mitonné par leur femme / copine / maman

– enfin, il se trouve toujours quelques jeunes femmes déjà bien fluettes pour contempler avec satisfaction leurs trois feuilles de salade parsemées de tomates cerises et de minuscules dés de concombre (« Mais où sont le plat, le fromage et le dessert ? » me retiens-je de leur crier)

A ceux qui cherchent désespérément une excuse pour quitter – même temporairement – les locaux de SuperConseil, il reste deux solutions : le delicatessen, et le supermarché. Commençons par le delicatessen, ou deli pour les initiés.

Trop paresseuse pour me faire la cuisine, trop gastronome pour le sandwich triangle auquel je voue une véritable haine, je me laisse guider par mes collègues jusque chez Vittorio. Vittorio tient un des quatre delis italiens présents dans un rayon de 500 mètres autour de SuperConseil, et sans doute l’un des plus populaires également : la queue déborde jusque dans la rue. En indécise invétérée, j’en profite pour me lancer dans une analyse approfondie de l’offre. Deux segments principaux se dessinent à l’ancienne marketeuse que je suis :

– les plats cuisinés : lasagnes, cannelloni, spaghetti bolognaise, escalopes milanaises… Crème onctueuse, huile d’olive scintillante, viande moelleuse : tout a l’air absolument succulent. Et beaucoup trop dévastateur pour ma ligne pour être dégusté autrement que du regard.

– les sandwiches : là, c’est bac + 3 ou cinq ans d’expérience minimum. Devant moi, pas moins d’une vingtaine de garnitures différentes, du poulet-avocat-crème (même motif, même punition) au bacon-brie en passant par le curry vert d’agneau (on n’est pas dans une ville cosmopolite pour rien). Et le casse-tête ne s’arrête pas là. Il faut également choisir le type de pain, sandwich servi chaud ou froid, si on veut de la salade, sur place ou à emporter…

Je débats longuement le pour et le contre d’une douzaine de combinaisons avant de me rendre compte qu’un de mes collègues me pousse du coude : je bloque la queue depuis au moins vingt-cinq secondes, crime impardonnable dans un tel lieu. Dans le doute, je cède à l’appel du ventre et opte pour les lasagnes. Avec un tiramisu en dessert, juste pour être sûre.

Au bout d’un mois de ce régime méditerranéen pourtant réputé si sain, ma balance affiche + 3 kilos. Il est temps de changer de stratégie – mais pas question pour autant de cuisiner. Adieu, délicieux mets  amoureusement par Vittorio, Kasia et Ania (Londres fourmille alors de Polonais). A moi, plats allégés confectionnés par mes nouveaux amis, Marks et Spencer.

 

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La première gorgée de bière… pardon, de thé (anglais).

Chose promise, chose due. 10h45, troisième tournée de la matinée : l’heure est venue de goûter le thé anglais. 

– Qui veut une boisson chaude (Who’s up for a hot drink) ? lance à la cantonade l’un de mes collègues, Rob.
– Avec plaisir ! Un thé, please.

Les Anglais étant, paraît-il, très à cheval sur la politesse, je commence et/ou termine toutes mes phrases par please, thank you et autres that’s great. C’est ça, d’être motivée pour s’intégrer. D’asociale et renfrognée, me voici désormais polie et entousiaste.

Mes bonnes résolutions vont vite être mises à l’épreuve.

– Du lait et un sucre (Milk, one sugar) ? demande Rob en s’éloignant avec le plateau (essentiel lorsqu’il s’agit d’assurer trois thés et deux cafés).

Je le rattrape par la manche, affolée.

– Non, merci, juste un thé très léger (No, thank you, just a very light tea).

Je l’ai échappé belle. Du moins, c’est ce que je crois, jusqu’à ce que, cinq minutes plus tard, Rob revienne et dépose sur mon bureau un breuvage peu ragoûtant.

– Mais tu avais demandé un white tea ? me demande-t-il en voyant mon dégoût.
– Ben oui… pas fort, quoi !
– Et voilà : un white tea, pas fort.

Nous nous regardons, aussi perplexes que prêts à faire avancer la communication entre nos deux peuples. Prise d’un affreux doute, je fais le premier pas :
– Attends… un white tea, c’est bien un thé pas fort ?

Rob éclate de rire et s’exclame, soulagé (l’honneur anglais est sauf) :

– Mais non ! Un white tea, c’est un thé avec du lait. Si tu en veux un pas fort, c’est un thé faible (weak tea). Je t’en refais un.

Moi, pressentant un nouveau désastre, mais toujours polie :
– Non, non, merci beaucoup, mais c’est pas la peine, merci !
– Si, si, j’insiste.

Rob fait quelques pas, puis se retourne vers moi, perplexe :
– Tu es VRAIMENT sûre que tu ne veux ni lait, ni sucre ? Parce que ça ne va pas être bon !

On n’a clairement pas la même notion de ce qui est bon, mon loulou, me retiens-je de rétorquer. Au lieu de ça (intégration, intégration), je réponds calmement :
– Oui oui, c’est parfait, merci beaucoup !

Rob a beau s’éloigner en marmonnant « Ils ont des goûts bizarres, ces Français », il me rapporte quelques minutes plus tard un thé conforme à ma commande. Sans lait, ni sucre. Et tellement noir que je crois tout d’abord qu’il s’agit d’un café.

– Ca n’a pas l’air très bon, remarque Rob en plissant le nez.

Il a raison. Rob ne sait peut-être pas ce qui est bon, mais il sait ce qui est mauvais. Voire infect. Même pour faire avancer les relations franco-britanniques, impossible d’en avaler une goutte. Re-consternation de mon collègue :
– Mais… c’est exactement ce que tu voulais (« décidément, ces Français, jamais contents ») ! J’ai à peine trempé le sachet !

Je sens qu’il va en falloir, des please et des thank you, pour laver l’affront de ma première tasse de thé.

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Le thé à l’anglaise, pas trop ma tasse de thé

– Qui s’occupe de la prochaine tournée ? (“Who’s getting the next round ? »)

– Allez, je me dévoue !

Ce dialogue n’a pas lieu au pub le vendredi soir, mais dans mon open space. Tel un mantra, il y est répété une fois, dix fois, cent fois par jour. Précision de taille : il ne s’agit pas de pintes de bière, mais de (beaucoup) de tasses de thé.

Chez SuperConseil, c’est tea time toutes les dix minutes.

Je ne sais pas où les Anglais casent tout ce thé. Ou peut-être cette exceptionnelle consommation de liquide leur sert-elle simplement d’entraînement pour les beuveries du WE.

Quoiqu’il en soit, moi, ca me laisse perplexe. Soit il s’agit de maximiser simultanément le nombre et la durée des pauses que l’on arrive à faire en une journée de « travail » sans se faire virer, en assurant des commandes dignes d’un café parisien (cinq thés, un avec lait et deux sucres, un sans lait et un sucre, trois avec lait et un sucre, deux cafés dont un extra fort, et un verre d’eau), et là, j’aime autant sortir faire un tour de pâté de maisons (sauf qu’il pleut, j’avais encore oublié) ; soit… ils aiment vraiment ça.

Et là, ça me dépasse.

Comprenez-moi bien : j’aime bien le thé. Surtout depuis que j’ai découvert que « thé » n’était pas synonyme de sachet de Lipton Earl Grey. Ah, les bonheurs d’un thé Marco Polo de chez Mariage Frères…

(oui, oui, j’assume très bien mon côté bourgeoise parisienne même pas bohème)

Mais ce que boivent mes collègues à longueur de journée n’a de thé que le nom. Ni l’apparence (vaguement caca d’oie avec l’incontournable ajout de lait), ni le goût (les trois sucres ayant au moins le mérite de le masquer un peu). Une de mes amies a même élaboré une théorie particulièrement convaincante pour expliquer ce phénomène paradoxal : si les Anglais noient leur thé dans le lait et le sucre, c’est qu’au fond, ils n’aiment pas vraiment ça. Ce qu’ils aiment, c’est le réconfort que leur apporte ce rituel social du thé. D’ailleurs, là où Montesquieu affirmait « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé », un Anglais est plus susceptible de faire sienne la devise « Je n’ai jamais eu de gueule de bois / gros rhume / coup de barre du lundi qu’une bonne tasse de thé n’ait dissipé ».

N’empêche, intégration oblige, à la prochaine tournée (d’après mes estimations, dans cinq à dix minutes), je me jette à l’eau.

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