Nom : Eva in London. Age : 26 ans. Signes particuliers : « Typical French » (2/2)

La réceptionniste, semblant émerger d’une profonde léthargie, me lance soudain :
– Eva in London ?
– Oui, c’est moi.
– Descendez en salle de consultation n° 3, s’il vous plaît.

Instruction énigmatique s’il en est. D’escaliers, que ce soit pour descendre ou pour monter, je ne vois point. Sentant mon désarroi, la réceptionniste, sans doute épuisée de s’être adressée directement à un patient, désigne une double porte d’un signe de la tête encore plus imperceptible que le premier.

Je prends mon courage à deux mains et pousse les battants de la porte. Un long couloir se présente à moi. De numéro de salle de consultation, point. Et le couloir est désert. Telle une héroïne de film d’horreur, je m’enfonce néanmoins dans les profondeurs de la surgery. Mon courage est bientôt récompensé : j’aperçois des escaliers. Et en plus, ils descendent.
Comme personne ne semble m’attendre, je dédaigne les nombreux panneaux m’interdisant de faire autre chose qu’attendre sans broncher, et toque nettement à la porte de ce que j’espère être la salle de consultation n°3.
– Entrez ! lâche une voix sèche
– Bonjour, Docteur Raciste.
– Bonjour, Eva in London. Vous êtes en retard.

Je hausse un sourcil, prête à monter au créneau pour défendre mon honneur de patiente disciplinée, puis me ravise en me rappelant que je viens dans un esprit de conciliation. Et puis, si je veux que la NHS me paie des examens inconnus au bataillon de la santé publique anglaise, j’ai intérêt à ne pas faire d’esclandre – en tout cas, pas tout de suite.

– C’est pour quoi ? m’interroge Dr Raciste d’une voix lasse.
– Eh bien, je suis française, et je vais me marier (froncement de sourcil de Dr Raciste). Dans mon pays, on a besoin que le médecin vérifie si on est immunisé contre la toxoplasmose et la…

Dr Raciste m’interrompt sans égards.
– Non, écoutez, on ne fait jamais ça, la toxoplasmose.

S’ensuit un débat sur le bien-fondé ou non des examens pratiqués par les médecins français. Je m’échine à démontrer à Dr Raciste qu’utile ou pas, j’ai absolument besoin de ces tests. Devant son refus d’écouter tout argument rationnel, comme « Si on le fait en France, c’est bien que c’est utile ! », le ton monte.

– Et je fais comment, alors ?
– Je ne sais pas, vous vous débrouillez. La NHS ne fait pas de test contre la toxoplasmose.
– Ben, et pour les femmes enceintes, comment elles se débrouillent ?

Dr Raciste hausse les épaules :
– Ecoutez, vous voulez que je vous dise ? C’est vraiment une invention de Français, ça, la toxoplasmose. Ca touche tellement peu de monde que ça ne vaut vraiment pas le coup de dépenser l’argent public pour ça. Donc, pour votre test, vous irez voir ailleurs.
– Et la rubéole ?

Dr Raciste lève les yeux au ciel. Serait-elle en train de consulter discrètement l’horloge au-dessus de son bureau ?

– Ah non, on ne traite qu’un problème à la fois, ici (parce que tu as l’impression de l’avoir traité, là, mon problème ?). Pour deux questions, il faut prendre deux rendez-vous d’affilée, sinon on ne tient plus du tout nos horaires (ah, y avait des horaires ?). Je ne peux pas me permettre de passer plus de dix minutes avec chaque patient, et là, ça fait déjà presque quinze minutes que vous êtes là. En plus, vous étiez en retard.

Je me retiens de réagir à cette nouvelle provocation pour me concentrer sur l’essentiel : trouver un moyen de me marier avec Prince malgré les obstacles que la NHS mettra sur notre chemin.

– Mais c’est la MEME question ! J’ai besoin d’un test de rubéole ET d’un test de toxoplasmose. Sinon, je ne peux pas me marier !

Au bout de sept minutes de plaidoyer enflammé, Dr Raciste cède et me tend une ordonnance. Conformément à ses principes, elle n’a « traité » qu’un seul de mes problèmes : je n’ai droit qu’à un test contre la rubéole.
En revanche, elle a eu tout le temps de pianoter furieusement sur son ordinateur. De mon dossier, je ne distingue que deux mots :
« Typical French ».

Décidément, je crois que la NHS et moi, on n’est pas près de se rabibocher.

PS : merci Camille pour cette nouvelle illustration !

Nom : Eva in London. Age : 26 ans. Signes particuliers : « Typical French » (1/2)

Il fait froid. Et sombre. Seul un pâle rayon de soleil hivernal perce à travers les vitres poussiéreuses de la salle d’attente du cabinet médical (surgery) où j’ai échoué dans le seul but d’obtenir les examens nécessaires à la constitution de mon certificat médical prénuptial, pièce apparemment indispensable à la République Française pour m’autoriser à me marier.

Dans cette phrase aussi longue que mon attente, le maître mot est échouer. Tout, ici, sent la morosité ; OK, un passage chez le médecin génère rarement autant d’enthousiasme qu’une sortie au spa ou au pub, mais même les réceptionnistes ont l’air d’avoir besoin d’une bonne dose d’antidépresseurs. A mon arrivée, c’est tout juste si j’ai droit à un hochement de tête m’enjoignant à patienter sans poser de questions. Au bout de vingt minutes d’attente sans signe de vie du médecin (GP) ni information de la chaleureuse réceptionniste, je commence à me demander où j’ai atterri. Mes deux compagnons d’infortune semblent, eux, prendre leur mal en patience, se contentant de m’éternuer dessus à intervalles réguliers (ma bête noire). Si ça continue, je vais repartir sans le sésame qui me rendra bonne à marier (un test d’immunisation contre la toxoplasmose et contre la rubéole), mais avec un rhume carabiné.

Il faut dire que si seulement j’avais été un peu plus « génération Y « , j’aurais sans doute flairé l’embrouille en parcourant les commentaires des patients sur le site de la NHS :

Ce que vous avez aimé dans cette surgery :

La plupart des réponses tiennent en une ligne. Morceaux choisis (tous réels) :

Je ne sais pas trop : so British ! Une réponse qui constitue en Angleterre l’équivalent d’une volée de bois vert dans nos contrées françaises de râleurs invétérés

Rien : pas British du tout, mais tellement plus honnête

C’est propre : ben… je ne voudrais pas faire ma mauvaise tête, mais à en juger par la couche de poussière sur la table basse à côté de moi, rien n’est moins sûr. Mais après tout, qui aurait l’idée saugrenue d’exiger de son cabinet médical un minimum d’hygiène ?

Ce qui pourrait être amélioré (on notera ici aussi la formulation so British) :

Là, les désenchantés s’épanchent. Morceaux choisis (toujours véridiques) :

Les réceptionnistes ont tout fait pour me dissuader de m’inscrire : je ne peux m’empêcher de me demander si, en remettant les âmes égarées dans le droit chemin (loin de cette surgery), elles ne seraient pas tout bonnement poussées par un sens aigu du service public.

Le téléphone sonne dans le vide – où sont les réceptionnistes ? Parties avaler leur dose de Prozac ?

Les urgences de l’hôpital voisin m’ont demandé de voir un médecin le plus rapidement possible, et la réceptionniste m’a proposé sans ciller un RDV 10 jours plus tard : Décidément, les réceptionnistes ont la cote auprès des patients.

Le médecin a refusé de me prescrire mon traitement : il y a une justice – les médecins aussi en prennent pour leur grade.

On peut toujours faire preuve de plus de patience, mais je sais qu’au fond le personnel fait de son mieux : ah ! Enfin un vrai Anglais qui n’ose pas attaquer frontalement, même sur Internet.

Tout : sans commentaire.

Des commentaires plutôt instructifs, donc. Mais voilà, à 11h40, en ce jeudi de novembre, je n’ai qu’une vague idée du gouffre d’inefficacité dans lequel je suis tombée. J’ai pourtant déjà une dent contre la NHS, mais que voulez-vous, dans une optique judéo-chrétienne d’auto-amélioration permanente, je lutte contre ma tendance naturelle à la vindicte. Je compte bien donner une nouvelle chance au système de santé britannique.

Je suis loin de me douter que la NHS, elle, prépare sa revanche.