Voyage voyage (d’affaires)

Un déplacement professionnel version Eva in London commence généralement par une valise bouclée à la va-vite, tard – bien trop tard – la veille au soir. J’oublie toujours au moins une chose ; de préférence, un objet dont l’absence ne manquera pas d’être remarquée : ma seule et unique veste de tailleur, mon bloc-notes, ou tout simplement un haut propre pour le lendemain.

La nuit venue, c’est Prince qui, vaillant, se lève pour aller expliquer à notre progéniture que non, la nuit on ne mange pas, la nuit on ne joue pas, et la nuit on ne réveille pas Papa et Maman qui sont fatigués et se lèvent tôt demain. Se recouche. Se relève pour expliquer que non, la nuit, etc, etc. Se recouche, etc, etc.

Le marathon démarre à l’aube (même pas naissante).

5h09 (ne jamais mettre son réveil à heure pile !) : brusquement réveillée par la sonnerie de mon blackberry, je cherche à tâtons comment l’éteindre, n’y arrive pas, il sonne de plus en plus fort, je jure, cherche encore, puisque c’est comme ça j’allume la lumière, Prince grogne, j’éteins le blackberry, la lumière et saute du lit.

5h25 : appel du taxi (Prince grogne un peu plus fort). « Ah, vous êtes déjà là ? J’arrive tout de suite ». Je suis encore en pyjama.

5h32 : je m’affale dans le taxi, direction Heathrow.

5h55 : je me souviens que j’ai oublié de retirer du liquide pour payer la course. Et réalise que j’ai gardé mon informe haut de pyjama rose fuschia au lieu d’enfiler l’impeccable chemine repassée la veille (par Prince).

6h30 : arrivée à Heathrow. Sécurité. Devant mon refus de pénétrer à l’intérieur du scanner tout neuf, le responsable m’informe « à regret » que si ça ne me plaît pas, je n’ai qu’à rentrer chez moi. Je me prends à imaginer tout ce que je pourrais bien faire d’une journée tranquille à la maison (lire des magazines, aller chez le coiffeur, écrire un billet pour mon blog). Puis je pense à mon chef et au fait que gagner de l’argent, c’est quand même bien. Je rentre dans le scanner.

Les joies de la vie d'Eva in London

10h30 : au comble du glamour, j’atterris au fin fond de l’Allemagne, ni maquillée, ni coiffée.

10h42 : maquillée, plus ou moins coiffée, haut chic et flambant neuf trouvé à prix d’or dans LA boutique chic de l’aéroport, je me dirige d’un pas assuré vers la sortie. WonderWoman, c’est moi. Rien ne m’arrête.

10h45 : oh, un stand de massage ! Hum. Je grimace en constatant que, rapport au shopping improvisé, je suis déjà en retard pour ma réunion de 11h. Ce sera pour le retour.

11h10 : essouflée, décoiffée et maquillage déjà considérablement défraîchi, j’arrive en trombe dans la salle de réunion. Bredouille un « Entschuldigung » (excusez-moi). Réalise que j’ai interrompu la présentation du big boss. M’assois et me ratatine dans mon siège pour tenter de me faire oublier.

18h : je rentrerais bien à l’hôtel, mais tout le monde est encore au bureau. Damn it ! Au moins, à Londres, j’ai l’excuse de la nounou pour partir tôt.

18h30 : c’est pas tout ça, mais après le minuscule sandwich allemand de ce midi, je rentrerais bien dîner, moi.

19h35 : enfin, big boss est parti. Soupir à peine étouffé de ses collaborateurs.

19h36 : le bureau est vide.

19h55 : je m’attable avec satisfaction à la table du restaurant, me félicitant d’avoir décliné le dîner d’affaires proposé à contrecœur par big boss. Découvrir la ville où je n’ai jamais y avoir mis les pieds ? Faire connaissance avec mes collègues ? Très peu pour moi. Un repas tranquille préparé par d’autres mains que les miennes, une soirée en tête-à-tête avec Internet, et une nuit de sommeil garantie sans interruption (« non, la nuit, on ne mange pas, etc., etc. ») ? Voilà une offre bien plus alléchante.

Toute à la lecture de Grazia International Herard Tribune, je fais tomber mon assiette à pain qui se brise en mille morceaux. Un silence surpris s’abat immédiatement sur la salle de restaurant, jusqu’à ce que la serveuse vienne promptement ramasser les débris. Elle se relève, me lance un coup d’œil, et m’enlève couteau à pain et verre à vin. On ne sait jamais.

20h02 : la serveuse revient me retirer ma serviette (à la réflexion ?).

20h05 : je scrute le menu du restaurant en me demandant si je tente ce velouté de châtaignes à la truffe, et si oui, si le mot truffe apparaîtra sur la note de frais.

20h14 : je réprime un sourire lorsque l’homme d’affaires assis à la table d’à côté de moi me dévisage sans vergogne. « Il ne peut résister à mon sex appeal dévastateur de business woman », me gargarisé-je. Puis je me rappelle l’assiette cassée et réalise que l’homme n’est pas intéressé mais tout simplement narquois.

21h05 : retour dans ma chambre (seule). J’essaie de regarder la télé en allemand, renonce au bout de huit minutes et enchaîne joyeusement avec une émission de cuisine en français. Vive TV5 Monde !

21h30 : quel bonheur que de pouvoir se coucher à 20h30, heure anglaise. Allez, encore un petit tour sur ce blog d’une copine, et j’arrête.

23h20 : il faut vraiment que je cesse de glander sur Place des tendances / Facebook / Pensées de ronde, m’admonesté-je.

23h45 : extinction des feux. Si, si.

La suite au prochain épisode…

A Rome, fais comme les Romains. A Londres…

… mange comme les Anglais.

Mal ? Vite ? Mal et vite ?

Non : mange chinois, thaïlandais ou indien.

Ce WE, dans un souci d’intégration, Prince et moi décidons de tester un petit restaurant chinois dont l’un de mes collègues m’a dit le plus grand bien. « Very authentic », « sooo good », et que sais-je encore. Comme le collègue en question a un accent liverpoolien (ça se dit, ça ?) à couper au couteau, je me suis concentrée sur l’essentiel : c’est bon, et c’est pas cher.

Vendredi soir, 19h30 : Prince et moi nous aventurons dans les petites rues de Chinatown, à la recherche du fameux restaurant (pour ne froisser personne, appelons-le Delicious China). 19h30, c’est pas un peu tôt, ça, pour un dîner romantique, vous demandez-vous ? Rappelez-vous : ce soir, nous sommes dans l’esprit « on fait comme les Anglais » ; le but n’est pas de passer une soirée tranquille en amoureux. C’est de se caler l’estomac le plus rapidement ET efficacement possible pour se lancer sans trop de dégâts dans la première cuite du WE. Et si vous pensez que j’exagère, je vous mets au défi de soutirer trois mots d’affilée à mes collègues le lundi matin.

La porte de Delicious China s’ouvre alors que nous arrivons. Sans réaliser la chance que nous avons, nous pénétrons dans la minuscule échoppe. Le couple suivant, qui a eu l’impudence de rentrer sans permission, se fait réprimander d’un sec “Wait outside please !”. Un accueil qui présage bien (mal) de la suite du repas.

Impassible, notre serveuse nous fait asseoir sans un mot de bienvenue. Son badge nous apprend quand même qu’elle s’appelle Wendy (prénom typique s’il en est ?). A côté de nous, vision rassurante : un couple de “vrais” Chinois passe commande, en chinois s’il vous plaît, à Wendy. Leurs plats arrivent promptement, tellement nombreux et copieux qu’ils tiennent difficilement sur la table. Sans se laisser démonter, nos voisins empoignent leurs baguettes et font un sort à leurs huit assiettes à grands coups de slurp avant même que nous ayons eu le temps de nous décider . « So authentic ! »

En effet, perdus dans la carte que notre aimable serveuse a jetée sur la table, nous commandons la spécialité de la maison, d’énormes beignets farcis à la viande ou aux légumes, des nouilles à la Chengdu ainsi qu’un porridge de millet (?) censé accompagner les beignets.

Toujours optimiste, j’oublie la légendaire réticence de Prince à manger des aliments verts et/ou apportant moins de 500 calories aux 100 grammes, et lui demande :
– Et si on prenait aussi des épinards au gingembre et une salade comme accompagnement ?
Grimace de Prince :
– Heu… la prochaine fois ?
Bien tenté.

En guise de boisson, nous demandons courageusement de l’eau du robinet – c’est très tendance dans le Londres post-crise financière. Quelques minutes plus tard, alors que nous nous débattons avec nos beignets, nous ne voyons toujours rien venir. Un verre d’eau s’avérerait pourtant bien utile pour nettoyer la chemise blanche de mon banquier de Prince, toute éclaboussée de sauce Chengdu.

Heureusement, Wendy réapparait :
– Nous ne servons pas d’eau du robinet le vendredi soir.
Ca, c’est une réponse énigmatique. Je ne compte pas m’en tenir là.
– Ah bon ? Pourquoi ? Le robinet ne marche pas le vendredi ?

J’ai beau protester pour la forme tandis que Prince s’enfonce dans son siège, rien à faire. Je finis par céder et commander de l’eau plate. Je vous passe l’épisode où, servis par David (un autre prénom typique ?), nos voisins ont, eux, le privilège de boire de l’eau du robinet, je fais un scandale, Wendy engueule David en chinois, et finit par nous retirer nos bouteilles d’eau minérale (sans jamais les remplacer par ces fameux verres d’eau du robinet).

Réjouie par cet accueil chaleureux, je décide de marquer mon mécontentement en payant uniquement en petite monnaie – et quand je dis petite monnaie, je ne plaisante pas : uniquement des pièces de 50, 20, 10 et 2 pence. La réaction de Wendy ne se fait pas attendre. Elle arrive à notre table, alertée par les grands signes de Prince et mon sourire jusqu’aux oreilles, jette un coup d’oeil à la coupelle débordante de monnaie, et lance :
– Nous ne prenons pas les pièces de 2 pence.
– Le vendredi soir uniquement, ou c’est toujours comme ça ?

Notre serveuse a dû apprendre « Comment résoudre un conflit avec un client en dix leçons », car elle répète simplement, mais non moins agressivement :
– Nous ne prenons pas les pièces de 2 pence.
– Ah bon ? Pourquoi ? Ce n’est pas de l’argent ?

Wendy a beau grogner, elle finit par empocher 500 grammes de petite monnaie. Plutôt que de savourer cette petite victoire, nous préférons quitter rapidement les lieux : David vient de jeter nos manteaux sur la table, signe subtil s’il en est que notre présence n’est plus requise.

Finalement, c’est dommage qu’on n’ait pas testé les épinards au gingembre, parce qu’il y a peu de chances qu’on y retourne, à Delicious China.

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