Pause déjeuner à l’anglaise (2) : le delicatessen

Je serai une vraie Anglaise ou ne serai pas : les premières semaines de mon expatriation anglaise sont placées sous le signe de l’intégration. Je suis bien décidée à ce que mes journées ressemblent le plus possible à celles des autochtones, à savoir :

– commencer par une réconfortante tasse de thé (mais sans lait ni sucre, au grand dam de mes collègues)

– travailler dur pour pouvoir se payer un sandwich à la fois cher et contenant cinq fois la limite quotidien recommandée de graisses saturées

– terminer la journée en beauté : non pas au resto avec d’autres Français égarés – pardon, expatriés – à Londres (« Venir à Londres pour rencontrer des compatriotes, quelle absurdité ! » m’exclamai-je maintes fois naïvement), mais au pub avec ses collègues. C’est-à-dire à la fois transi de froid (il y a toujours un Anglais bien intentionné pour s’écrier « Oh, il reste une table dehors, génial ! », alors qu’il fait 10 degrés), et saoule (il faut bien se réchauffer).

Mais avant d’aborder le riche sujet des soirées arrosées au pub, attardons-nous encore sur ce moment bien insignifiant dans la vie d’un Anglais : la pause déjeuner. Dans l’esprit « Food is Fuel » (le slogan de mon collègue James), le seul but est de se remplir l’estomac pour tenir jusqu’à 17h, voire amortir la première pinte de 17h30 si le sandwich est vraiment gigantesque.

Telle l’exploratrice Alexandra David-Néel observant les Tibétains, j’étudie donc attentivement le comportement de mes collègues dans notre semblant de cuisine / cantine :

– quelques-uns sortent du réfrigérateur gracieusement mis à notre disposition par SuperConseil des restes de takeaway curry (très populaire après une cuite, donc très populaire)

– d’autres, plus chanceux, réchauffent un petit plat généralement mitonné par leur femme / copine / maman

– enfin, il se trouve toujours quelques jeunes femmes déjà bien fluettes pour contempler avec satisfaction leurs trois feuilles de salade parsemées de tomates cerises et de minuscules dés de concombre (« Mais où sont le plat, le fromage et le dessert ? » me retiens-je de leur crier)

A ceux qui cherchent désespérément une excuse pour quitter – même temporairement – les locaux de SuperConseil, il reste deux solutions : le delicatessen, et le supermarché. Commençons par le delicatessen, ou deli pour les initiés.

Trop paresseuse pour me faire la cuisine, trop gastronome pour le sandwich triangle auquel je voue une véritable haine, je me laisse guider par mes collègues jusque chez Vittorio. Vittorio tient un des quatre delis italiens présents dans un rayon de 500 mètres autour de SuperConseil, et sans doute l’un des plus populaires également : la queue déborde jusque dans la rue. En indécise invétérée, j’en profite pour me lancer dans une analyse approfondie de l’offre. Deux segments principaux se dessinent à l’ancienne marketeuse que je suis :

– les plats cuisinés : lasagnes, cannelloni, spaghetti bolognaise, escalopes milanaises… Crème onctueuse, huile d’olive scintillante, viande moelleuse : tout a l’air absolument succulent. Et beaucoup trop dévastateur pour ma ligne pour être dégusté autrement que du regard.

– les sandwiches : là, c’est bac + 3 ou cinq ans d’expérience minimum. Devant moi, pas moins d’une vingtaine de garnitures différentes, du poulet-avocat-crème (même motif, même punition) au bacon-brie en passant par le curry vert d’agneau (on n’est pas dans une ville cosmopolite pour rien). Et le casse-tête ne s’arrête pas là. Il faut également choisir le type de pain, sandwich servi chaud ou froid, si on veut de la salade, sur place ou à emporter…

Je débats longuement le pour et le contre d’une douzaine de combinaisons avant de me rendre compte qu’un de mes collègues me pousse du coude : je bloque la queue depuis au moins vingt-cinq secondes, crime impardonnable dans un tel lieu. Dans le doute, je cède à l’appel du ventre et opte pour les lasagnes. Avec un tiramisu en dessert, juste pour être sûre.

Au bout d’un mois de ce régime méditerranéen pourtant réputé si sain, ma balance affiche + 3 kilos. Il est temps de changer de stratégie – mais pas question pour autant de cuisiner. Adieu, délicieux mets  amoureusement par Vittorio, Kasia et Ania (Londres fourmille alors de Polonais). A moi, plats allégés confectionnés par mes nouveaux amis, Marks et Spencer.

 

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Pause déjeuner à l’anglaise (1)

Quand vous vous expatriez en Angleterre, vous arrivez la tête pleine d’idées reçues qui se traduisent par des mots un peu effrayants comme flexibilité, précarité ou productivité. Plusieurs mois après être arrivée chez SuperConseil, pleine d’illusions et de bonne volonté (les premières nourrissant la seconde), je dois avouer que ma plus grande déception est tout bonnement celle-ci : le déjeuner.

Ma contrariété n’est pas d’ordre gastronomique : je n’étais pas naïve au point de m’attendre à un véritable festin chaque midi. Non, les choses sont bien plus simples que cela : la cantine me manque.

Eh oui, la cantine. Vous savez, le lieu où, après avoir bravé les dizaines d’employés affamés ou simplement prêts à tout pour quitter un instant leur poste de travail (« Il est 11h59, on descend ? »), affronté Jeannine de la caisse et son regard qui tue (« Tu crois que je l’ai pas vue, la tarte au citron meringuée discrètement planquée derrière le yaourt nature ? Et repose-moi ce deuxième morceau de pain surgelé tout de suite ! Tu manges tes haricots verts sans beurre comme tout le monde !») et enfin slalomé entre des tables en formica plus ou moins sales, vous vous asseyez enfin, accompagnée de collègues dont le seul point commun avec vous est le mépris que vous inspire votre chef. Ah, le bonheur de déblatérer quarante minute durant – sans compter les prolongations autour de la machine à café (si telle est la culture de l’entreprise). Y a pas à dire, il fait bon vivre dans les entreprises françaises.

C’est donc avant tout cette convivialité bon enfant me manque. J’avais espéré retrouver en Angleterre de telles discussions enflammées, l’accent anglais / indien / italien / allemand en plus (mon service comprend pas moins de huit nationalités différentes). Hélas. Ici, point de cantine. Point même de coin-repas commun, hormis trois micro-ondes qui tournent à plein régime et six chaises hautes le long d’une sorte de bar donnant sur une cour intérieure grise et sale.

En contrepartie, chacun occupe son heure de pause déjeuner comme il le souhaite – en théorie du moins. En pratique, il est bien vu de faire semblant d’être un robot ultra-productif et de ne pas déjeuner, ou alors très vite devant son bureau et en acceptant d’être interrompu pour des questions essentielles du genre « Tu n’aurais pas une agrafeuse à me prêter ? ». Du coup, lorsque Big Ben sonne midi, mes collègues déjà peu loquaces le reste du temps (sauf pendant les nombreuses tournées de thé) s’enfuient sans dire un mot des locaux de SuperConseil.

Passé le premier jour où un collègue bien intentionné (?) m’avait emmenée chercher un sandwich (et profité de cette échappée pour démolir consciencieusement mon nouvel employeur), je me retrouve donc seule face à mon tableur Excel à l’heure du déjeuner. Suis-je la mal aimée, la nouvelle brebis galeuse de l’open space ? Bien que prompte à douter de mes capacités d’intégration, je peux a priori éliminer cette éventualité. Etre impopulaire, je connais : maudire sa non-coolitude, seule à une table, pendant qu’un groupe de jeunes filles blondes, à forte poitrine et plus populaires les unes que les autres passe sans vous voir (elles doivent avoir un radar anti-moches) avec force éclats de rires, j’ai donné pendant tout le lycée.

Ici, nul phénomène de groupe en jeu : chacun semble quitter son bureau de manière aléatoire, pour y revenir au bout d’une durée tout aussi aléatoire, s’échelonnant de trois minutes (pour ceux qui viennent d’être embauchés ou ceux qui font les soldes sur Internet) à plus d’une heure (pour ceux qui viennent de filer leur démission ou qui veulent font les soldes sur Oxford Street).

Désireuse de m’intégrer, mais sans être cataloguée comme boulette dès le deuxième jour, j’avais à mon arrivée hasardé un timide : « Je peux t’accompagner ? » en voyant un collège à l’abord fort sympathique se lever, son parapluie à la main (pas de manteau, les Anglais n’ont jamais froid, comme l’expérience me le montrerait plus tard). Le dit-collègue m’avait regardée comme si j’avais proposé de l’accompagner aux toilettes : interloqué, et même légèrement choqué. Heureusement, la légendaire politesse anglaise avait rapidement repris le dessus :

– Je suis désolé, Eva in London, mais je dois aller acheter une carte d’anniversaire pour ma grand-mère.

(Petite digression pour le plaisir : l’expérience m’apprendrait aussi que les Anglais cultivent un goût attendrissant pour les cartes de vœux. Joyeux Anniversaire, Tu es un Grand-Oncle par alliance génial, Félicitations pour ta licence en sociologie, Bravo c’est un garçon et il s’appelle James, il y en a pour tous les goûts. Il y a tellement de choix qu’en cherchant bien, mon collègue a même dû trouver la carte de ses rêves : Joyeux-Anniversaire-Grand-Mère-74 ans-ça-se-fête-et-félicitations-pour-ta-troisième-petite-fille-tant-qu’on-y-est).

Désormais, je suis au point. Lorsque midi approche, quatre étapes : 

  1. A regret, lever les yeux de mon calculateur de salaire optimal

  2. Guetter les gens qui se lèvent de leur chaise

  3. Eliminer ceux qui vont effectivement aux toilettes sous peine de passer pour une psychopathe, ou, pire, une Française mal élevée

  4. Enfin, réussir à m’attacher la compagnie d’un(e) collègue sans doute prise de pitié par mon regard aux aguets.

Prochain arrêt : le delicatessen.

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