Les anglicismes de ma fille

Nous croyions qu’il faudrait un an à MiniPrincesse pour parler couramment anglais ; il lui a suffi de trois mois pour oublier son français. Nos échanges me laissent l’impression troublante et néanmoins de plus en plus nette de m’adresser à une touriste anglaise de passage chez nous. Morceaux choisis d’une après-midi typique, en commençant par la récupération à la sortie de l’école.

– Bonsoir ma chérie, tu as passé une bonne journée ?

Cette subtile formulation s’inscrit dans ma nouvelle stratégie du « ni-ni » : elle me permet en effet de ne demander à MiniPrincesse ni si elle a bien travaillé (typiquement français), ni si elle s’est bien amusée (typiquement britannique).
– Oui Maman, on a répété l’assembly !
– Ah, oui, votre spectacle de la semaine prochaine. Formidable (prendre l’air enthousiaste) ! Qu’allez-vous y jouer ?
– On va y chanter [nom de chanson incompréhensible]
– Ah oui ?
– Tu connais, Maman ?

– Euh, non, pas du tout. Tu sais, ma douce, je ne connais pas de chanson anglaise, je suis française, moi.

Fait que MiniPrincesse ne risque pas d’oublier, étant donné que je lui rappelle deux à trois fois par jour en moyenne.

– Ce n’est pas grave, Maman, je t’apprendrai (chouette). Et on a reçu la visite des Prefects de Year 6 aussi. Dis Maman, est-ce que Sophie pourra venir faire une playdate chez nous aujourd’hui ?
– Ma chérie, pour inviter ton amie à jouer à la maison ça va être un peu juste, mais on pourra l’inviter pour demain, si tu veux.
Yay ! Tu sais, Sophie, elle est le même âge que moi.
– On dit youpi, en français, ma puce, et on dit aussi « elle A le même âge que moi ».

Comme rabat-joie, je me pose là. Toute à mes corrections linguistiques, j’en oublie, et c’est bien pratique, de chercher une traduction à Prefects (sorte de super-délégués) et de Year 6 (l’équivalent du CM2).
Un peu plus tard, au goûter :
– Tenez, les enfants, du pain et du chocolat !

Histoire de servir aux héritiers non seulement un goûter typiquement français, mais en plus tout droit sorti des années 1980. MiniPrince ne proteste pas, se jetant allègrement sur toute chose un tant soit peu comestible. MiniPrincesse, elle, fait la fine bouche :
Yuck !
– On dit « beurk », en français, MiniPrincesse, seriné-je d’un ton las. Et on ne dit pas « beurk », on goûte.
– Mais Maman, ça ne regarde pas bon.
Interloquée, je dévisage ma fille :
– Qu’est-ce que tu racontes, MiniPrincesse ?
– Ca ne regarde pas bon, Maman, répète-t-elle, outrée.
Je mets quelques secondes à comprendre.
– Tu veux dire que ça n’a pas l’air bon ?
MiniPrincesse, sans se laisser démonter :

– Oui, c’est ça ! Je voudrais des biscuits, s’il te plaît. On a des Bourbon Cream ? Oh, je ne peux pas attendre pour mon anniversaire, tu m’as promis qu’il y aurait plein de biscuits !

Réprimant un certain agacement, je persiste à reformuler :- Oui, je suis sûre que tu as hâte de fêter ton anniversaire. En attendant, mange ton pain, ou ton chocolat, ou les deux, comme tu veux.
MiniPrincesse, soudain inspirée, lance sans transition :
– Maman, tu crois que je pourrais avoir un chaton, comme T’choupi, pour mon anniversaire ?

Emue par cette référence si représentative de la grande littérature francophone, je vacille un instant.
– Allez, Maman, je te promets que je regarderai bien après lui !
Moi, dans un soupir :
– Je suis sûre que tu en prendras grand soin. Après le goûter, on ira lire quelques livres en français, hein, MiniPrincesse ?

Moi qui abhorre les anglicismes, je sens que je vais être servie.

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