Pourquoi les femmes ne devraient jamais tomber malades

Chez les Anglais, chochotte est un terme proprement masculin ;  ici, on se plaît à rappeler que lorsqu’une femme a un rhume, c’est bien un simple rhume (cold), alors que lorsque c’est le mâle qui est atteint, le rhume mute en véritable grippe… très masculine (man flu). Prononciation correcte de man flu : teintée d’ironie toute britannique, laissant penser que les hommes, décidément, n’aiment rien tant que se faire materner, chouchouter et bichonner lorsqu’ils sont malades. Les soins seront de préférence prodigués par une infirmière souriante, blonde et en blouse blanche (la pudeur m’empêchant de développer cette description), mais à défaut, une épouse d’ordinaire acariâtre, brune et en jogging fera l’affaire à la condition expresse qu’elle prenne la maladie de l’homme très au sérieux.

Et c’est ainsi que perdure la paix des ménages durant les rhumes des hommes. Cette grave maladie constitue somme toute une épreuve parmi d’autres dans le parcours du combattant de la vie conjugale : certains couples en ressortent fragilisés (un gémissement de trop, et le couperet tombe : « Tu as un rhume, tu n’es pas en train de vivre tes dernières heures ! Maintenant ça suffit, tu te lèves et tu m’aides à préparer le dîner ! »), d’autres renforcés (« Que tu as été courageux, mon chéri. Tu m’as l’air en bien meilleure forme. Pour fêter ta guérison presque complète, et si on se mijotait un petit repas aux chandelles ? »)

Tout est une question de diplomatie.

Ami(e) lecteur / lectrice, tu ne seras pas surpris(e) d’apprendre que la diplomatie n’est pas mon fort. En revanche, être malade, si. La chochotte du couple, c’est moi, moi, et moi.

Illustration cette semaine :

–          Lundi : dans le bus qui me mène chez SuperConseil, comme à l’habitude, je m’emmitoufle dans mon écharpe à la moindre toux suspecte (elles le sont toutes), au moindre éternuement (on ne t’a jamais appris à mettre la main devant la bouche, ou tu veux vraiment partager tes microbes avec tous le bus, parce que je crois qu’il y en a, au fond, sur qui tu n’as pas postillonné), à la moindre figure fiévreuse. Ce n’est pas de ma faute : telle une malédiction, une phobie de la saleté et des microbes se transmet de mère en fille dans ma famille depuis trois générations.

–          Mardi : étant parmi les dernières arrivées au bureau, je constate avec surprise qu’il reste une place au milieu de six bureaux occupés par des collègues tous plus sympathiques et bienveillants les uns que les autres. Cinq minutes me suffisent à comprendre : deux d’entre eux éternuent et se mouchent à qui mieux mieux. C’était bien la peine de changer trois fois de place dans le bus ce matin. Et quelque chose me dit que je risque de passer pour une antisociale finie si je traite mes collègues malades en pestiférés et change de place ici aussi. Déjà qu’on me reproche régulièrement de ne pas aller assez souvent au pub…

–          Mercredi : d’abord, des frissons. Puis mal à la gorge. Enfin, un lancinant mal de crâne. Pas de doute : malgré mes efforts, j’ai été contaminée. Je suis malade. Ma première pensée : « Je peux me faire plaindre ! ». Je passe l’après-midi à soupirer, tousser, me prendre la tête entre les mains. Rien n’y fait : personne ne semble rien remarquer. On dirait presque qu’ils ont mieux à faire que de se préoccuper de mon état de santé (travailler ?).

Aux grands maux, les grands remèdes. Je lance à la cantonade :

– Quelqu’un aurait une aspirine ? Je ne me sens pas bien du tout, j’ai mal à…

Sans attendre la fin de mon monologue, une  collègue (une seule !) daigne relever la tête, farfouille dans son tiroir et me tend des cachets sans un mot. C’est tout ? Pas de « Oh, poor you » cher aux Anglais ? Pas de commisération ? C’est sûr, je trouverai une oreille plus clémente auprès de Prince. Je lui envoie aussitôt un mail suintant l’auto-apitoiement. La réponse ne se fait pas attendre. Elle tient en une ligne : « Prends une aspirine ». Super.

–          Mercredi soir : initialement décidée à réserver un accueil plutôt froid à Prince, je change d’avis en repensant aux nombreux échecs passés consécutifs à cette stratégie. Je choisis donc la lamentation, avec tenue assortie : pyjama, chaussettes de randonnée extra-chaudes, et trois pulls dont deux à capuche. Hélas ! Mon cher et tendre n’apparaît particulièrement désireux de jouer les infirmières. Au quatrième verre d’eau demandé (pas exigé, hein, demandé ; ce n’est pas parce que je suis malade que j’en oublie les bonnes manières), il se met à soupirer. Nouveau soupir quand je lui indique ma température pour la douzième fois en trois heures (oui, je prends ma température tous les quarts d’heure, on n’est jamais trop prudent). Il me réconforte quand même lorsque je fonds en larmes à la vision d’un 38,5°. C’est sûr, c’est le début de la fin (je vous l’avais bien dit, que j’étais une chochotte.)

–          Jeudi : je ne vais évidemment pas au bureau,  (même pas besoin de congé maladie chez SuperConseil). Prince n’a pas pris sa journée pour rester avec à mon chevet, mais il répond sans faille aux nouvelles que je lui envoie régulièrement (température, état général, moral). Je fulmine contre le cabinet de GP (general practitioners, c’est-à-dire généralistes) qui m’indique que si je veux faire deux heures de queue pour m’entendre dire que « ça ira mieux avec une bonne cup of tea et du repos, pas besoin d’antibiotiques, Mademoiselle », libre à moi. Je me défoule avec six épisodes de suite de Grey’s Anatomy. Les beaux chirurgiens du Seattle Grace Hospital hier soir s’avérent bien plus réconfortants qu’un GP réel mais désobligeant.

Lorsque Prince rentre à la maison, il me trouve au lit, le regard vague  après quatre heures de télé et portant les mêmes vêtements que la veille,. S’il frémit, il n’en montre rien. Il va même jusqu’à m’embrasser… sur la joue. N’empêche, je suis déconcertée : le rôle de garde-malade n’a pas l’air de séduire Prince. On dirait même que c’est une corvée. Je ne suis pas dupe : je le vois bien à son regard, quand je gémis « Je ne me sens pas bien pour la huitième fois en deux heures (presque aussi souvent que je prends ma température, en somme).

–          Vendredi : je reste à la maison, j’ai encore un peu de fièvre. Enfin, j’avais 37,5° hier soir. Ca compte, non ? De toute façon, le plus important, c’est la santé. Je ne vais quand même pas être malade le WE, non plus ?

Voici enfin venu le vendredi soir, et avec lui, la fin de ma maladie. Je reprends peu à peu forme humaine, délaisse mes deux pulls devenus superflus, et enfile une paire de chaussettes normales. Et si je me réjouis de cette guérison quasi-miraculeuse, ma jubilation n’est rien à côté de celle de Prince. Il m’avoue alors la vérité : non, ma tenue de malade n’est pas sexy. Non, mon ton geignard et mon auto-apitoiement non plus. Non, s’occuper d’une loque à peine visible derrière deux capuches n’est ni viril, ni gratifiant.

Etrange, étrange. Moi, j’adore m’occuper de Prince lorsqu’il est malade. Le problème, c’est qu’il ne l’est jamais.

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5 réflexions sur “Pourquoi les femmes ne devraient jamais tomber malades

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